Cédric Vieno : dissection de l'autopsie d'un peureux

Avec un troisième album solo en poche, Cédric Vieno s'éloigne des repères de ses oeuvres précédentes, en multipliant les constats sur le monde qui l'entoure. BRBR a jasé avec le Néo-Brunswickois dans le cadre d'une entrevue de fond où il livre ses réflexions sur le processus qui entoure le disque.

Photo de couverture : Cédric Vieno. Courtoisie.

Par sa nature, l'autopsie est l'examen médical d'un décès. Pourtant, selon Cédric Vieno, Autopsie d'un peureux est l'album qui lui ressemble le plus.

« J'trouvais ça cool de faire le tour d'un cadavre, d'une question et de quelque chose de mort à l'intérieur », explique Vieno. « Autopsie d'un peureux ça fait référence au fait que j'suis un jeune trentenaire. Le peureux en moi, plus stressé et qui marche à tâtons, il commence à disparaître. J'ai un peu annoncé sa mort. Je ne sais pas s'il est vraiment mort, mais j'aimerais ça. »

Y'en aura pas de peines d'amour

Le principal intéressé avoue que ce troisième album solo rassemble des chansons qui sortent des plates-bandes qu'il a développées dans ses exercices précédents, en explorant sa relation avec le monde extérieur au-delà d'histoires amoureuses.

« En sortant de mes petites histoires d'amour, pis de mes sentiments personnels que je vivais dans des relations amoureuses, ça m'a permis de toucher à d'autres trucs qui m'intéressent et de dresser un portrait plus juste de qui je suis. J'suis avec la même fille ça fait 5 ans fait que je n’ai pas de peines d'amour », précise-t-il en riant.

Cédric Vieno avec une guitare

Cédric Vieno - Courtoisie.

À l'écrit, l'autopsie s'ouvre sur l'americana (Chandail de loup), à la surconsommation (Vends-moi), à la proximité familiale avec l'alcoolisme (Shack à boire) et à la santé mentale (Marie-Katherine).

« Ce disque fait référence à la peur, ce qui est un moteur intéressant. Marie-Katherine, c'est le portrait de quelqu'un qui a un problème de santé mentale qui s'est peut-être tué. Y'a le portrait d'un alcoolique (Shack à boire) qui était mon grand-père. Y'a toutes ces craintes-là qui m'habitent. J'avais le goût de rentrer dans ces sujets-là et les affronter de face. »

Le constat final est glauque, bien loin des déclarations d'amour précédentes. Après avoir énuméré tout ce qui est disponible à la vente sur Vends-moi, Vieno livre un constat final percutant: « Non, j’ai rien compris j’pas sauvé une cenne, étranglé, asphyxié sous vos propositions d’affaires. »

« Quand on parle de surconsommation et de libéralisme économique, si on pousse toujours ce modèle-là, j'vois pas beaucoup d'espoir. Je montre que tout est monnayable, échangeable et que tout peut s'acheter, de la naissance à la mort. Toutes les activités d'une vie humaine peuvent s'acheter. »

Tout n'est pas gris chez le Néo-Brunswickois qui voit une lueur d'espoir dans les modèles alternatifs, à l'intérieur desquels il inscrit la campagne de sociofinancement précédant la sortie du disque.

« Je m'autogère. Quand tu commences la production du disque et t'arrives à l'impression du disque, t'as énormément de paiements à faire. Souvent, j'avais un problème de fluidité, de cashflow. T'as plein de gens à payer en même temps, mais t'as pas le produit en main pour pouvoir envoyer ça aux financements gouvernementaux. »

Avec le rayonnement que Vieno souhaite avoir avec le disque, le sociofinancement a également servi à en annoncer l'arrivée.

« Il faut vraiment faire tous les trucs dans le bon ordre pour sortir un disque qui n'est pas totalement oublié et qui sort dans l'anonymat total. »

Tout pour le rock

Le virage n'est pas que poétique sur Autopsie d'un peureux; Vieno troque le fingerpicking des guitares acoustiques pour un rock plus musclé, monté pour les bars et les festivals.

« En pratiquant le métier, tu découvres ce qui se passe quand tu joues des tounes plus high en énergie. Ça te permet de goûter à quelque chose que j'aime plus que mes petites tounes de storytelling donc j'ai construit un répertoire pour grandir comme artiste et aller chercher un nouveau niveau d'échange avec la foule. »

Cédric Vieno sur scène

Cédric Vieno - Courtoisie.

Selon le principal intéressé, cette approche ne dénature pas son oeuvre.

« Y'a souvent la comparaison avec un artiste peintre qui travaille avec une technique. S'il utilise un autre outil, comme un gun à peinture ça donne un autre résultat. La violence du geste lui parle. Ça enlève pas le crédit ou la beauté de ses oeuvres antérieures. C'est juste qu'il est rendu là dans son développement artistique. Quand tu regardes le développement d'un peintre sur 40 ans, les oeuvres de l'année un et 40 ne se ressemblent pas. »

Vieno compare cela à un travail d'artisan qu'il développe une marche à la fois.

« Mon public grandit de 2-3 personnes à la fois, à chaque concert, album ou vidéoclip. Tu t'améliores à mesure que ton public grossit, au lieu de participer à La Voix et du jour au lendemain t'as 100 000 personnes qui te suivent sur Facebook, alors que ça fait six mois que tu fais ce métier-là. Ça t'évite des gaffes et des malaises. »

Cet élan de sagesse se traduit toutefois de manière organique sur scène.

« C'est cool jouer de la guitare électrique et jouer devant des grosses crowds. »

Cédric et ses hommes

En trois albums, Vieno a collaboré avec trois réalisateurs différents, dans trois studios différents. Si la dynamique entre un artiste et son réalisateur peut être complexe, elle bénéficie également de cette intensité. Celui-ci n'a toutefois jamais réfléchi à l'idée d'approcher trois réalisateurs distincts.

« J'évite d'être trop confortable pour ne pas reproduire le même disque. C'est une peur que j'ai. Quand je commence à avoir cinq ou sept tounes, je regarde autour de moi pour trouver qui est dans mon entourage et qui veut faire le projet. »

Avec les parutions des Hôtesses d'Hilaire et Laura Savage, deux contemporains de Vieno, la scène acadienne s'éloigne de son identité folk chansonnière pour explorer un rock saturé, façonné autant par le courant collégien des années 1990 que le hard rock des années 1970. Si Autopsie d'un peureux s'inscrit dans ces influences, il est inutile de parler d'un mouvement de popularité.

« T'as des artistes qui sortent un album, en Acadie, au Québec, à Los Angeles ou London, pis ça tombe dans ce que les gens avaient le goût d'entendre à ce moment. T'as donc énormément de gens, ce qui inclut des musiciens, qui vont tripper en écoutant ledit disque et ça rentre dans l'oreille ces sons-là. On est un résultat de tout ce qu'on a écouté, donc en composition, ces produits-là nous influencent. On essaie de le reproduire à notre propre façon, mais il y a une grosse influence du bien commun. »

Vieno précise toutefois que cela demeure une arme à double tranchant.

« Il faut écouter la musique actuelle pour voir le type de production qui fonctionne et le type de sons vendus en ce moment. Si tu peux tirer la couverte du réalisateur vers quelque chose qui se vend bien tout en demeurant intègre, tant mieux. »

Pour Autopsie d'un peureux, l'objectif était donc d'atteindre un équilibre entre les qualités du lo-fi et du hi-fi.

« Je voulais que les refrains sonnent big, mais que le produit soit ni trop mince, ni trop compressé. Quand je mélange le son des années 1930 à 1970 avec les technologies, les micros et les préamplis d'aujourd'hui, je trouve ça vraiment intéressant. Je suis conscient que je ne suis pas le seul qui trippe là-dessus et que c'est dans l'air du temps. »

Quelques heures après l'entrevue, Vieno précise sur Facebook quelques influences spécifiques au disque. La basse et la batterie sont inspirées du disque Rome de Danger Mouse et Daniele Luppi. L'instrumentation des titres plus denses vient de Daniel Lanois.

« Pour les grosses guitares des tounes plus rock, on a travaillé avec une douzaine d'amplis, comme la bombe british Burns qui a une distorsion violente quand on le met à 12. On a utilisé des Vox qui rappellent Queens of the Stone Age. Y'a pas de pédales sur l'album, que des guitares, des amplis et des préamplis. C'est très puriste comme démarche. »

Vieno travaille avec une équipe de relations de presse à Montréal. Celui-ci ne s'en cache pas, il espère que Autopsie d'un peureux se fera entendre au-delà de l'Acadie.

« J'ai un bon follow et des gens qui me soutiennent beaucoup au Nouveau-Brunswick, mais de façon très relative. Ce que je fais, ce n’est pas nécessairement très grand public. J'ai atteint un bassin parfait en Acadie pour sortir mon disque et commencer à me faire une base à Montréal. C'est ça le but, d'où le fait que j'ai fait le disque à Montréal avec des gens de là-bas. »

Le reste de l'année lui permettra d'ailleurs de se faire voir lors de diverses vitrines et événements de réseautage.

« J'aimerais ça jouer partout dans le marché de l'Acadie et du Québec. C'est réaliste. Dans les prochaines années, si on peut exporter ça plus loin au Canada et en Europe, ça serait vraiment cool. Mes deux lancements ont vraiment bien été. À date, c'est à la hauteur de mes attentes. »

Autopsie d'un peureuxdisponible depuis le 24 février.