FouKi et QuietMike : le beat crée le verse

Foisonnante aux quatre coins de Montréal, la relève hip-hop se fait  particulièrement fertile dans le centre-est de l’île avec des projets fédérateurs comme L’Amalgame, Ségala et, plus largement, le collectif La Fourmilière. Membres de cette grande famille, le rappeur FouKi et le producteur QuietMike sont animés par une passion commune et une complicité tangible.

Photo de couverture : QuietMike et FouKi. Courtoisie.

Respectivement âgés de 20 et 19 ans, les deux acolytes se préparent à donner un spectacle aux Katacombes le 10 février prochain. Pour l'occasion, ils seront accompagnés par deux autres groupes qu’ils connaissent bien : Canevas Crew et Team XXI. « C’est avec des shows de même qu’on voit que toute la relève monte ensemble, remarque FouKi. On est tous à peu près dans la même tranche d’âge et on essaie de s’entraider le plus possible en collaborant ou en organisant des shows. »

À l’inverse de bien des histoires hip-hop actuelles, ce réseau de coopération n’a pas pris forme sur une quelconque plateforme musicale comme Soundcloud. Pour FouKi, ces rencontres ont été d’autant plus spontanées : « Vers la fin de mon secondaire, j’ai rencontré plein de monde en freestylant dans les parcs Laurier et Lafontaine. C’est là que j’ai aussi commencé à chiller avec Maestro Omayela, L’Amalgame et LaF. L’été, c’est généralement plus facile de connaître des gens. On reach dans le parc, pis tout le monde est down. »

Si les « chilling de parc » sont moins nombreux depuis plusieurs mois, l’ambiance fraternelle est toujours au rendez-vous. Plus souvent qu’autrement, les sessions d’écriture se font en groupe. « Je vais souvent chez Ph de L’Amalgame : on fume plein de can can, on met le beat super fort et on écrit chacun de notre bord, raconte le rappeur. Ça commence généralement avec une gang de boys qui ont la "sour face" en écoutant le beat.»

« Ça, ça veut dire que le beat entraîne une forte réaction, explique plus clairement QuietMike. Si c’est bon, faut que ta face change, comme si t’avais mangé un bonbon sur. »

Les deux acolytes assis à une table.

FouKi et QuietMike. Photo : Riff Tabaracci.

Bref, on est loin du canevas classique de création hip-hop avec, d’un côté, le rappeur esseulé qui multiplie les bouts de couplets et, de l’autre, le producteur enfermé dans son sous-sol qui enchaîne les compositions sans trop savoir à qui elles bénéficieront. Plus que jamais, c’est le beat qui dicte au rappeur ce qu’il doit faire. « Pour vrai, le beat crée le verse. Carrément. C’est très phonétique comme approche, admet FouKi. Si Mike m’envoie une instru de marde, c’est sûr que ça va donner d’la marde. »

« Le vibe part de là, poursuit son collègue. Le trip lyrical est moins important que le vibe. »

« Mais bon, le best, c’est de réussir à faire cohabiter les deux : un bon beat et des folles lines », ajoute le rappeur.

Hymne du Plateau Est

Paru en octobre dernier, Plato Hess (un hommage à son quartier, Plateau Est) surfe sur les tendances trap actuelles, mais s’assure de ne pas tomber dans une esthétique trop convenue. Aux commandes de 10 des 13 productions, QuietMike a pigé abondamment dans son héritage musical : « À la base, c’est un trip de samples. Je suis allé piger dans les trucs que mes parents écoutaient, autant des chansons jazz que des valses. J’ai notamment échantillonné la trame sonore d’Amélie Poulain. Je trouvais que ça fittait bien comme anthem du Plateau, vu que c’est très bohème et français. Le but, c’est de prendre tout ce que j’ai entendu dans mon enfance et montrer comment je me le réapproprie. »

« La clé, c’est vraiment de se laisser inspirer par un vibe, renchérit le rappeur. L’autre jour, on était dans un bar à shisha et y avait une toune très folle avec un accordéon qui jouait. On a shazamé ça pis on a pogné le sample pour faire un beat avec. »

« On sample tout ce qui nous fait triper, résume le beatmaker. Parfois, on exploite la nostalgie en accrochant les auditeurs avec un sample qu’ils vont reconnaître. Ils ont plus tendance à relate de cette façon. »

Le mois dernier, le tandem a rappliqué avec l’excellent EP Extendo. S’il n’y a que trois mois de délai entre les deux parutions, FouKi constate une importante évolution : « Quand j’ai écrit Plato, chaque soir ou presque, j’étais sur la dérape, et c’est un peu ça que je racontais dans mes textes. Là, je me suis pas mal calmé. La fin de semaine, je fais des doubles à la job et, les soirs de semaine, je finis mon secondaire 5 ou je pratique mes shows. Je crois que les textes d’Extendo mettent de l’avant ce changement. Je parle plus de work hard sur mes shits. »

Bref, il ne faut pas nécessairement se fier au clip de WanWay, premier extrait du mini-album, pour avoir une idée représentative du mode de vie du rappeur. « En regardant ça, on pourrait penser que FouKi est un énorme chilleur, mais pour vrai, c’est un de ceux que je vois le moins chiller dans les partys récemment », observe QuietMike.

« Je préfère faire du beat qu’aller chiller, poursuit le principal intéressé. Des fois, quand j’suis dans un bar et que j’entends un beat vraiment sick, je vais vouloir partir pour aller faire de la musique. C’est vraiment prenant. Dans un cas comme ça, il faut que je sois VRAIMENT saoul pour avoir envie de rester au bar.»

Prolifiques, les deux complices travaillent actuellement à la création de deux projets : le premier en trio avec le rappeur anglophone Kevin Nash (de la « pure sour face music » avec des grosses basses et de l’Auto-Tune) et le deuxième en groupe avec La Fourmilière (du « hip-hop plus classique » mettant notamment en vedette leurs amis de LaF et de L’Amalgame).

À long terme, FouKi cultive des ambitions élevées, mais ne se fait pas non plus d’illusions. Même chose pour QuietMike, qui a récemment lâché l’école pour se concentrer sur la musique : « Pour l’instant, je tripe ben raide à faire des beats à fond la caisse. Je veux voir où ça va me mener. »

Black Ice avec FouKi, QuietMike, Team XXI, Canevas Crew et autres / Katacombes (Montréal), 10 février 21h