Jay Scott X Smitty Bacalley : délire caricatural

Sous-médiatisé à sa parution il y a deux mois, l’étrange mais excellent premier album collaboratif de Jay Scott et Smitty Bacalley gagne à être découvert.

Photo de couverture : Jay Scott et Smitty Bacalley. Courtoisie.

Tout juste sacré album du mois par le populaire site des WordUp! Battles, Stockholm nécessite un certain temps pour être apprivoisé. Ancré dans un endroit fictif, un trailer park reclus et autosuffisant où se croisent différents personnages, cet album est mené par une production inventive qui, mis à part ces quelques incursions trap, n’a à peu près rien à voir avec les tendances actuelles du hip-hop québécois.

Bref, on a affaire à un OVNI musical. Surexploitée, l’expression est utilisée à juste raison dans ce cas-ci, et un simple visionnement du clip de Northland Park suffit pour le prouver. « On a eu le flash du concept en écoutant des clips de gangsta rap avec des femmes qui se dandinent au ralenti sur un lit », met en contexte Smitty Bacalley. On s’est dit qu’on allait faire la même affaire, mais avec une femme mûre, au naturel, toute nue dans une salopette. »

« Lui, c’est le dude qui a toujours plein d’idées, enchaîne Jay Scott, l’air d’être habitué aux folies de son collègue. Ce qui est drôle, c’est que la madame du clip a fait Célibataires et nus après. »

« On lui a vendu notre idée en envoyant un message sur un forum de comédiens amateurs. On disait qu’on faisait une satire des clips de musique populaire », se rappelle son ami, encore fier de son coup.

Sous son apparence de fouillis absurde, Stockholm cache une réflexion pertinente, qu’on peut déceler en s’attardant au deuxième degré des paroles. « On dépeint les ghettos of the mind et la réalité de ces gens qui finissent par fréquenter toujours les mêmes deux ou trois coins de rue de leur quartier. L’idée, c’est de dire ‘’open your mind’’», explique Bacalley.

« C’est en cherchant à parler de ça qu’on est arrivés avec le concept du trailer park.  À travers ça, on parle pas juste des gens de la campagne, car même à Montréal, on connait plein de monde qui ne veulent pas sortir de leur ville. Certains pensent que Terrebonne, c’est une région éloignée où le moyen de transport principal, c’est le quatre roues », rapporte Scott, en riant.

Le tout est évidemment fait avec beaucoup d’humour. Sur Winnebago, par exemple, les rappeurs racontent l’histoire de l’un des personnages les plus colorés de leur trailer park, celui qui fait des jaloux car il possède un véhicule récréatif. « C’est le seul gars qui est capable de sortir du hood », résume Bacallley.

À plusieurs reprises, le personnage que tient Jay Scott fait sourire en raison de ses référents culturels un peu saugrenus. « Je fais des vieilles références à Paul Walker, au Nintendo 64, à un t-shirt de René Simard… C’est un peu comme si les gars du trailer park recevaient les nouvelles en retard », explique-t-il, en riant.

« Wow, s’exclame son collègue. C’est la première fois que tu m’expliques ça en plus. »

Complices, Scott (27 ans) et Bacalley (25 ans) se complètent bien. Alors que le premier privilégie une voix nasillarde et caricaturale, le deuxième mise sur un flow posé, très articulé, qui donne un côté sérieux à ses textes. « On a des styles très distincts, mais pour vrai, c’est la première fois que j’ai l’impression d’être sur le même délire que quelqu’un », indique ce dernier.

Du skate park au studio

S’ils ont l’impression de se découvrir avec ce projet, les deux artistes se connaissent depuis plus d’une décennie, soit depuis leur rencontre au skate park avoisinant leur école secondaire à Terrebonne. Pendant plusieurs années, ils ont travaillé sur leurs projets respectifs : Bacalley a connu un succès modeste avec Opulence Family, tandis que Scott a fait son chemin sous deux autres sobriquets, Elmuth Lotus et PL3. Chacun de leur côté, ils ont aussi participé à plusieurs ligues de battle rap.

Jay Scott et Smitty Bacalley. Courtoisie.

Jay Scott et Smitty Bacalley. Courtoisie.

En 2015, ils ont finalement donné vie à leur première collaboration, le mini-album saaf de Smitty Bacalley : « C’est vraiment plate comme début de collab, mais j’me suis cassé le pied et j’étais pogné à rester chez nous. J’avais pas le choix d’aller enregistrer pas trop loin, donc j’ai appelé Jay. »

Développant rapidement une complicité, les Terrebonniens ont eu envie de donner suite à leur rencontre initiale. À raison d’une chanson par semaine et de plusieurs mois de peaufinage, Stockholm a été créé sur une période d’un peu plus d’un an. « Pour vrai, heureusement qu’on écrivait nos verses séparément, car s’il avait fallu qu’on crée tout ça ensemble, on serait rendus à la troisième track. On a des horaires très chargés », indique Bacalley.

En ce qui concerne la production, ils ont tous deux mis la main à la pâte, mais c’est à Jay Scott qu’est revenue la tâche ardue de mixer et uniformiser les chansons. « Ça a pas été facile, car il y a beaucoup de parenthèses, dit-il, à propos de ces bouts d’égarement qui ajoutent du charme à l’album. Je tombe souvent en transe quand je produis. Ça m’amène souvent à faire n’importe quoi, ce qui a toujours été mon problème. Pour les gens, c’est pas quelque chose de facile d’approche, car la ligne directrice est inexistante. »

Perfectionnistes dans leur délire, Jay Scott et Smitty Bacalley ne mettent toutefois pas autant d’efforts à diffuser et promouvoir leur musique, ce qui explique l’engouement limité que le projet a eu à sa sortie. « C’que j’aime, c’est faire la musique. Le reste, ça m’intéresse moins. Peu importe la réception des gens, je vais continuer de faire ça, car j’ai du fun », soutient Scott.

« En 10 ans de carrière, je suis tout simplement content de ne plus avoir à sortir d’argent pour faire du rap, poursuit Bacalley. Enfin, la musique est devenue un hobby gratuit. »

En spectacle le 25 mai à La Vitrola.