Le meilleur de 2013 - Albums

2012, on le constate facilement, a été forte en capitaine. 2013, pas complètement en reste, s’est cependant davantage polarisée entre pop monarchique qui occupe bruyamment les fils d’actualité, voire Internet au pas pire complet (Arcade Fire, Miley Cyrus et autres Daft Punk) et des joyaux à cueillir avec plus de fougue pendant que l’attention est tournée sur l’oligopole ci-haut. Ci-bas, quelques albums de marque, et d’autres à éclore – les plus satisfaisants ceux-là – qui sourdirent du A mari usque ad mare selon Benoit Poirier.

 

Cou coupé – Chansons d’ascenseur, d’escalier et de chute libre

Pas pire passé sous le radar malgré le petit héritage de Jérémi Mourand, c’est pourtant, selon le journaliste, l’album de cette année passée. Pour la brillance de sa chanson rock aux libertés exploratoires et no wave sous une poésie de savon sale, de quête souillée et d’images riches. L’une des plus fines plumes de la chanson d’ici, et encore méconnue, qui témoigne d’un amour des mots parfois au profit du message clair, où on retrouvera le sous-texte dans la forme, parmi des couches mixtes d’ironie et d’honnêteté. Un album audacieux dans sa construction et dans sa réalisation comme il s’en fait peu/plus au Québec, qui trame le sensible avec le foutoir au risque de s’effondrer dans ses marges vastes et baroques, et qui continue d’en donner beaucoup à chaque écoute.

Louis-Philippe Gingras – Traverser l’parc

Un album country-folk aux accents jazz (déjà ça, ça lui donne une talle singulière) dégourdi, campé dans et tiré de l’Abitibi et son autre bord du parc, avec un lexique poilu et populaire aux textes autant amusés que rédempteurs, à trouver le sourire dans les travers, à célébrer la poésie de la débrouillardise dans des racoins dont on souligne les dorures. Entre la richesse vernaculaire des Frères Goyette, la poésie dénudée de Philippe B et la vaste américanitude de Placard, un album généreux, drôle, aux nombreux jeux de mots (qui ne faillent presque jamais – autre particularité), et privilégiant l’affranchissement éclairé par la bonne attitude plutôt que l’épanchement lyrique (autre fait rare, dans la folk).

Corridor – Un magicien en toi

Très récent (26 novembre), donc pas de recul, mais ça m’enchante. Corridor emprunte une autre avenue presque intacte ici, celle de la mélodicité générale qui prime sur les paroles sans qu’elles soient négligées pour autant (ou encore, de la musique francophone dans laquelle un anglo peut facilement trouver son compte). Un hybride loubard de psych-pop serti, de post-punk neurasthénique/hippie et d’indie-rock de guitares obliques à la Women. Du rock que tu peux banger le lundi matin sans te tordre le mood, et une bonne première effusion qui fait que Corridor sera probablement à surveiller en 2014.

Navet Confit – LP6

/Au moins, quelques personnes et/ou compagnies et/ou médias prennent encore le risque de promouvoir la diversité dans l’industrie de la musique au Québec en 2013 (ou « si je vends pas plus que 500 copies j’arrête de faire de la musique »)

Des trois albums que Papa Navet a balancés en même temps sur les Internets parce qu’il continuait à composer tout en se cherchant un label depuis quatre ans, celui au titre baquais et à la vocation de fonds de tiroir ressort davantage du lot par son relâchement narquois et ses expérimentations. Des hooks 90s éprouvés de Ton sac de natation et de Tu danses bien à la latence électro de Pendant que tu fais de la poudre aux toilettes au classique en devenir qu’est Louis-José Houde, Navet tire plusieurs épingles du jeu en badinant habilement avec les règles de la musique populaire (« des chansons pop brisées, qu’il dit, mais c’est pas volontaire, je les échappe sans faire exprès ») tout en continuant de pas passer à la radio parce que l’allégorie de la caverne.

The Courtneys – The Courtneys

Trio vancouvérois féminin de pop-punk très catchy, aux formules simples et éprouvées, aux chœurs pétillants, qui campe l’idée de la plage dans le souvenir du bon temps autant que dans l’insouciance adolescente, couplé de références à la pop culture des 90s (encore là, le souvenir confortant). L’infaillible album de bonne humeur de 2013.

Dirty Beaches – Drifters/Love Is The Devil

Alex Zhang Hungtai a laissé de côté le campé personnage de prédicateur de truckstop au blues aisé par les beats pour raffiner l’âme de son post-punk tributaire de Suicide et raffermir le groove larmoyant de ses compositions sur un album double, chargé, et pourtant modeste et humble. S’orientant un brin vers le club et leurs nuits rédemptrices le temps d’une nuit, Hungtai, en vagabond esseulé, en trace l’affliction et les pleurs néon, une imagerie sonore forte et pourtant minimaliste sous son croon décalé. Boîtes à rythmes battues, claviers autodidactes, circuit-bending et quelque instrumentation dans son coin meublent les 75 minutes de D/LisD en segments d’émotions plutôt qu’en chansons, pour un (autre) album trop peu lyrisé de 2013.

Solids – Blame Confusion

De l’hymnique gris et du punk curatif dont il est préférable d’éviter les comparaisons binaires, un vague à l’âme qui se règle lui-même par le jam de sa propre médecine, du brassage de faire du bien, une fédération de poings meurtris levés. Pas pire attendu depuis 2010 suite à un EP , un 7″ et un split, paru de façon indé en octobre de cette année, peu de temps après retiré des Internets pour cause de signature sous Fat Possum qui ressortira la patente le 18 février 2014, ce qui nous donnera une deuxième occasion de le célébrer, et aussi de rebarouetter Solids dans les listes de fin d’année de 2014.

Jimmy Hunt – Maladie d’amour

La trâlée s’entend là-dessus. Magnifique départ de l’appréciable homonyme fleur bleue de 2011, Maladie d’amour dévoile Hunt dans son envie de faire un album plutôt que des chansons, plaçant la voix dans l’ensemble, au profit de magnifiques détails de réalisation bien logés dans les ambitions de studio des années 80, un kitsch parfaitement mené en guitares et claviers, qui s’adresse davantage aux planchers de danse qu’aux boîtes à musiques, entre Sébastien Tellier et Etienne Daho. Dans l’ère du temps certainement (certain), même si ça a des chances de vieillir autrement. Mon vote pour ça pis Dead Obies sur la courte liste du Polaris 2014.

Gouroux – Chasseur de dragon (tiré du simple Chasseur de dragon / Jeep pute bouette)

Pas un album, mais l’une des deux tounes que j’ai le plus embêté les gens avec cette année. Une belle pointe musclée de Motörhead sous un fausset à la Dickinson qui détaille la vie et les passions d’un calleur de cracheux d’feu, parce qu’un « c’t un osti d’bon métier » : Ta crisse de langue j’vas t’la couper / Tu vas finir tout décrissé – ditto.

Gab Paquet – Fais l’amour avec moi (tiré de l’album Sélection continentale)

Pas un album, mais l’autre des deux tounes que j’ai le plus embêté les gens avec cette année. L’album lui-même recense quelques bons coups, mais est plutôt inégal, et c’est sauditement avec Fais l’amour avec moi que la sauce pogne : entre la sensualité voilée de Francis Martin et le love empreint de pathos de Mario Pelchat, Paquet t’explique qu’il faut profiter de sa jeunesse et faire des caresses avec lui (avec moi). Convaincant dans le mille en esti, et plaqué d’un solo de guitare calqué sur la mélodie vocale (sirupeux au point tel que ça tenaille le bas-ventre à vouloir se puncher dedans pour se châtier d’un plaisir coupable aussi apte) = FTW.

Et une prime de Noël :

Les Frères Goyette – Noël au camp

Les vaillants DTC auront donné des nananes numériques d’Avent, dont quelques reprises de classiques de Fêtes, et j’aurais difficilement pu penser à un meilleur mix que celui-ci : les plus fins chantres des petits feux du quotidien soulignent le patrimoine de Tex Lecor, un émouvant texte sur l’effort bûcheron mené en spoken word et soldé par l’avènement du p’tit Jésus. Ça touche à mon fond de fibre judéo-chrétienne en capitaine, ça. (La toune en question est celle du 13 décembre, dans le calendrier).