Peter Peter : La partie

Happé par la France suite à la sortie du total Une version améliorée de la tristesse, Peter Peter s’apprête à faire paraître son troisième album Noir éden, de la pop brillante teintée de variété maudite, aux thèmes marqués par le point de rupture de la solitude dans la cité de la passion.

Photo de couverture : Peter Peter. Crédit Shayne Laverdière.

L’habitude de l’abri

Son premier homonyme a fait un tout petit peu de vagues en 2011, une affaire pop-rock lo-fi avec quelques traces de diamants dans le rough. 18 mois plus tard, il rappliquait avec le voluptueux et spleenétique Une version améliorée de la tristesse, se dévoilant comme un artiste entier, un esthète pop avec un appel immédiat, qui réussissait itou à plaire intelligemment aux dubitatifs du genre. Le Québec lui a donné un probant succès d’estime, puis la France a perçu la brise : Peter Peter a initié un deal avec Arista France et s’est installé à Paris en 2013. Mais l’ouvrage de Noir éden ne s’est pas entamé aussitôt :

« Non ! La pièce Little Shangri-La a été écrite pas loin de la sortie de Une version améliorée de la tristesse, mais sinon, quand je suis déménagé à Paris, je me suis concentré sur le live, à monter un show pour défendre l’album. J’ai pas eu d’appart avec un studio pendant mes deux premières années ici – à cause de ça, j’ai perdu l’habitude de faire des démos. Puis, en 2015, je me suis installé dans le quartier Montrouge avec ma copine de l’époque, je me suis monté un petit studio qui tenait sur une table de salon, et pendant 8 mois, j’ai écrit. Je me suis créé une routine : à tous les jours, soit j’allais courir, soit je lisais, puis, de midi à 19h, je travaillais. Avant ça, j’avais une vision romantique de l’écriture, que j’associais à la nuit. Ça m’a démontré que je pouvais être productif dans un cadre concis et rigoureux ».

Il diabolisait auparavant la vie de couple – le concubinage lui a finalement apporté une certaine stabilité dans la création, pendant que ladite routine l’isolait progressivement de la vie sociale. Ça faisait bien son affaire : il était déménagé à Paris, ville immense dans laquelle il serait considérablement anonyme, pour vivre la solitude. Sa propension à la réclusion, sa thébaïde idéalisée faisaient qu’il ne voyait presque plus personne, à part sa copine – et, en contrepartie, qu’une certaine perte de connexion lui faisait deviner un cul-de-sac, le rendait tranquillement prisonnier de ses pensées.

« Quand j’allais dans un café, je commandais, mais après quelques fois, on me servait sans que j’aie besoin de parler. Puis j’ai réalisé que je me coupais de mes amis, que je commençais à manquer de répartie, que ma notion du temps s’embrouillait, que j’étais davantage coincé dans l’anxiété ».

Détraquer le chemin de la nuit

Un album casanier, qu’il dit – plus crypté et fantasmagorique, itou. Il l’a surtout composé et travaillé dans son salon, puis l’a décloîtré entre Montréal et Paris avec quelques collaborations : la jeune chanteuse Alice Vanor en choriste sur Noir éden, François Lafontaine aux claviers sur Orchidée, un chœur d’enfants sur Nosferatu, des chanteurs gospel pour Loving Game (une pièce qu’il avait à la base écrite pour Céline Dion, à la demande de son éditeur), son ami et réalisateur Emmanuel Éthier derrière quelques guitares.

« C’est un album que j’étais pas mal tout seul à trimbaler. J’ai effacé beaucoup de chansons, beaucoup de versions aussi : presque tout ce qui a été enregistré en groupe a été mis de côté. »

Pour son premier album, Peter se référait à un cahier de règles qu’il avait dressées pour guider son édifice, parmi lesquelles il était noté qu’il ne fallait pas que « les tounes lèvent » : « Ce cahier-là a probablement été perdu dans le déménagement, qu’il rigole. Maintenant, ma seule règle, c’est de faire attention à la solitude. » Car, de ladite, il est allé au bout, à avoir peur de ne pas en revenir.

Les hétérotopies

Lors de ses premiers temps à Paris, l’intention était de faire un troisième album qui traite de retrouver un sentiment d'adolescence perdu. « Finalement, je suis fier de ne pas avoir fait un album qui parle de mon angoisse de la trentaine ! »

Pour Noir éden, il a finalement préféré un album davantage dans le chaos, où les thèmes priment sur les textures, une sorte d’opéra-rock sur les méandres de sa conscience, à la pop électro sophistiquée comme un baume de dilettante. Il y traite d’amitiés effacées, d’une génération qui se vampirise à se trouver sexy, de l’impression que l’alentour est un décor, du chemin pour aller et revenir de l’endroit où l’on peut se recueillir en soi, des moments de grâce où l’on a l’impression de tenir la vie entre nos mains, puis, autant qu’il voulait se dérober au sujet, de l’amour, fatalement : les relations à distance, la quête de la femme de sa vie, Paris dans la passion.

Peter a une prédilection pop qu’il fait passer par des labyrinthes, et veille toutefois à ce que ses pièces ne s’ampoulent d’aucune dérision, faute de quoi il les jette. Sur Noir éden encore plus que sur Une version améliorée de la tristesse, il réussit à désarmer le plaisir coupable à travers une pop d’auteur qui ne pourrait pas devenir de la variété à cause de son caractère « maudit ».

Noir éden est paru en France depuis le 3 février. Pendant le mois qui précédait la sortie, il était en résidence sur France Inter à l’émission de Didier Varrod. Il passera les prochaines semaines à faire de la promo – récoltant de jolis écussons tels que « talent qui buzze », « chanteur au visage d’ange » et al. – en vue de son lancement au Café de la Danse le 28 février.

Passé les carrefours troubles qu’il s’était imposés pour la conception de ce Noir éden sombre en palimpseste mais scintillant et galvanisant en somme, Peter Peter traversera l’Atlantique pour en souligner la parution canadienne, le 24 février sous Audiogram, avec 3 concerts québécois : le 8 mars à Montréal, le 11 mars à Trois-Rivières et le 12 mars à Québec.