Philippe B, sans lunettes

Qu'il semble loin, le garçon de la chanson Archipels (Philippe B, 2005) qui échangeait sa gomme dans la cour arrière d'un centre communautaire... En 2017, Philippe B écrit au « nous », calé dans le fauteuil de son salon. Un œil sur sa copine et l'autre sur la trame vidéo qui défile devant eux, il fait écho à l'affirmation de l'auteure canadienne Nancy Huston : le besoin de lire [ici, d'écouter] n'est rien d'autre qu'une volonté de se comprendre par effet miroir.

Crédit photo de couverture : Raphaël Ouellet.

Réalisme...

L'affirmation colle en réalité à tout le répertoire de Philippe B. Au fil de ses cinq albums, l'auteur-compositeur-interprète originaire de Rouyn-Noranda a grandi, exploré et découvert en compagnie de ses auditeurs. Poète du quotidien, musicien de l'intime, son langage a toujours été descriptif. « Pour moi, la seule façon de faire une chanson à laquelle l'auditeur puisse s'identifier et être touché, c'est en restant dans le spécifique. Nommer des sentiments, des moments et des endroits. »

pochette de l'album La grande nuit vidéo de Philippe B : une photo floue de l'artiste. Le nom de l'album est éparpillé sur la pochette.

Hyperréalisme...

Au milieu des instants croqués sous la marquise du Cinéma Beaubien ou dans la chambre avec l'être aimé et dépeints avec sensibilité, Philippe B retranscrit sur La grande nuit vidéo un échange téléphonique tout ce qu'il y a de plus banal. Accompagné d'une guitare sèche à tendance country, il chante à un ami resté en Abitibi:

« Mais là faut raccrocher
Tu t'lèves demain matin
Le troupeau vient manger
Pis lesinterurbains ça vient qu'à coûter cher »

« C'est un décrochage dans l'ultra-réalisme : on ouvre les lumières et on sort la guitare, un contraste avec le romantisme qui prévaut ailleurs. »

Contrairement à Je t'aime, je t'aime, qui la précède avec ses soyeux arrangements de cordes et son rythme chaloupé, la voix de Philippe B ne résonne pas. Les mots s'arrêtent sitôt prononcés, signifiant avec leur couleur sombre qu'il ne sert à rien de creuser davantage, que la réalité est là, toute simple sur son plateau de plastique. C'est l'une des trois chansons du disque pour lesquelles celui qui écrit aussi pour le théâtre et la danse a gardé l'enregistrement maison de sa voix, forcément plus lo-fi.

Et fiction

La grande nuit vidéo valse continuellement entre les images du quotidien et l'intervention de mirages. Inspiré par l'essai L'espèce fabulatrice de Nancy Huston, Philippe B s'est amusé à observer son couple en se questionnant sur ce qui était influencé par la fiction qui se déroulait devant leurs yeux, lorsqu'ils allumaient la télévision. « Je regarde ma blonde, je la trouve belle, mais est-ce que je la trouve belle parce qu'elle ressemble à Debra Winger ? Ou si j'aime cette actrice parce qu'elle ressemble à ma blonde ? » Dans Ellipse, le couple qui vit un déchirement dramatique parce que le couple du film tourne au vinaigre «Dans le fond, nous, ça va ben ! »

Et dans la réalité, eux, ils venaient de travailler ensemble sur le spectacle de danse chorégraphiée par sa blonde et basé sur l'univers d'Alfred Hitchcock. « En étant plongé dans ces réflexions-là, à force de parler de film noir et étant moi-même un cinéphile, ç'a influencé la direction de mon disque. C'est comme ça que j'ai fait l'association couple - cinéma - fiction. » La chanson Les enchaînés, la plus sombre du disque, provient intégralement du spectacle et se termine sur un épilogue instrumental en fade out monté selon tous les clichés cinématographiques. « Cette toune-là, sur un disque de 1971, c'est sûr que ç'aurait été un fade out tsé ! ».

Philippe B et le début de l'adulte contemporain

Il y a sur La grande nuit vidéo de nombreux moments qui évoquent Simon & Garfunkel, Leonard Cohen ou Carole King. « Au niveau mélodique et harmonique, mes référents étaient dans la pop américaine du début des années 70, le début de l'adulte contemporain avant que ça devienne un gros mot. Il y a quelque chose d'émouvant dans le quétaine, et j'essayais de voir jusqu'où je pouvais aller. On aime Joe Dassin sans trop savoir pourquoi, mais je crois que c'est entre autres à cause d'un bagage musical. Personne n'est vierge, musicalement parlant... »

Tout en restant fidèle à son ADN de chansonnier, Philippe B reçoit jusqu'à 16 musiciens et dessine à certains moments de La grande nuit vidéo des paysages féeriques dans lesquels il s'éclipse avec douceur. Si la voix féminine a toujours été présente sur ses disques, elle était souvent mixée en arrière plan, comme un souvenir qui trônait sur l'épaule du chanteur. Cette fois, la chanteuse Laurence Lafond-Beaulne prend la position d'un personnage concret et échange plusieurs couplets avec le chanteur.

Philippe B, étendu sur le côté, la photo semble avoir été prise depuis le plafond.

Philippe B - Crédit : Raphaël Ouellet.

Le passage du temps

Le mariage permet de magnifiques moments d'évasion, notamment dans Anywhere alors que la chanteuse fait rouler la phrase Anywhere Out Of The World jusqu'à extinction des feux. « C'est le titre d'un poème de Baudelaire dans lequel on sent que le protagoniste a l'âme fatiguée, épuisée. J'avais l'idée depuis longtemps d'en faire une chanson, mais c'est vraiment avec l'arrivée du personnage de Laurence qu'elle a pu exister. » Le seul véritable emprunt du disque, contrairement à ce à quoi Philippe B nous avait habitués.

À travers les chansons de La grande nuit vidéo, on devine le passage du temps qui soude et délie le couple. Dans l'ivresse des débuts, Philippe B chante Autoportrait (sans lunettes):

« Je suis une piqûre de quêpe dans une fête d'enfants
Je suis un voilier qui dérive dans la baie de l'Africain »

Accumulation de phrases poétiques et surréalistes, la chanson évoque les débuts sur l'oreiller, brouillés par l'alcool et la tentative maladroite de se raconter. Au bout de l'écoute de La grande nuit vidéo, grisé par la longue et magnifique danse des images floues, on se sent un peu comme lui :

« Et quand le manège s'arrête...
Je suis un gars tout nu qui cherche ses lunettes »

La grande nuit vidéo est disponible depuis le 12 mai (Bonsound)