Rwo : traumatiser le game

Avec la hargne indocile d’un Souldia et la plume désillusionnée d’un Manu Militari, Rwo ne passe pas inaperçu sur la chaotique scène du rap de rue québécois. Cumulant plus de 130 000 vues sur Youtube avec uniquement trois clips, le rappeur originaire de la Rive-Nord de Montréal se dit prêt à tout casser avec son approche incisive et ses textes crus, entièrement basés sur son vécu trouble. À quelques semaines d’un séjour en prison, l’autoproclamé « trappeur québécois » a bien voulu m’accorder une longue et rare entrevue.

Photo de couverture : Rwo. Courtoisie.

Avertissement : les propos rapportés ci-dessous reflètent les points de vue de l’artiste, mais pas nécessairement ceux de BRBR.

18h50, mercredi soir. Je rejoins Rwo et son acolyte/chauffeur dans une auto rouge aux abords du métro Crémazie.

Histoire de faire une pierre deux coups, le rappeur m’a proposé de le suivre dans son expédition vers le mythique Château Saint-Ambroise de Saint-Henri, là où il doit accorder une entrevue au rappeur Cyrano de Montréal, co-animateur de l’émission Showlove à Fouzoradio.

« C’est ma troisième entrevue à vie. J’rentre bientôt dans l’jail, donc j’essaie d’en faire le plus possible, confie-t-il, sans préciser la nature du "bientôt". Si à chaque jour j’peux faire quelque chose dans ce rap de merde, j’vais le faire. »

Le changement d’attitude est somme toute notable. Avec trois clips/chansons à son actif depuis septembre 2014, Rwo ne nous a pas habitués à un rythme effréné de production et encore moins à une présence médiatique soutenue.

Conscient de son ultimatum, il veut maintenant faire du bruit pour laisser sa trace. « J’ai trois vidéos en préparation pis pas mal de matériel solo de stashé », dit-il, alors que la voiture monte Papineau jusqu’à Notre-Dame, après un détour involontaire sur la 40 Est. « C’est sûr que j’aurai pas le temps de sortir un projet complet, mais chose certaine, j’vais avoir le temps de traumatiser le game. »

Annoncé depuis la sortie du clip électrochoc Ignorant en septembre 2014, l’album Trappeur québécois ne verra donc pas le jour de sitôt. « J’ai assez de chansons pour sortir un projet de qualité qui ferait un paquet de bruit, mais je veux pouvoir l’écouter dans 10 ans et en être fier », explique-t-il.

L'essence du trap

Mais pour l’instant, la fierté est loin d’être au rendez-vous. Alors que des rappeurs québécois signés et bien établis peinent à atteindre le cap des 20 000 vues, Rwo n’est visiblement pas satisfait d’être aux portes des 90 000 vues avec Ignorant, sans un quelconque soutien de l’industrie ou des médias. « C’est pas bon. Je ne me contenterai jamais de ça, lance-t-il, alors que je lui rappelle les chiffres. Même si tu me disais qu’un de mes clips a passé le million de vues, je sais qu’à côté, y en a qui en ont 100 fois plus. Pour un truc québécois, ça reste un rendement correct, mais je me limite pas à ça. La musique de rue, c’est quelque chose d’universel. »

Et c’est d’autant plus vrai actuellement, à une époque où le trap a déjà amplement contaminé la musique pop américaine, à grands coups de Flawless, de Dark Horse et de Panda.

Mais Rwo est très loin du consensus pop trap formaté typique de ces pièces qui ont culminé au Billboard 200. Pour lui, le trap se prend à la source, dans les ghettos d’Atlanta où règnent les deals, la pauvreté et la violence. « Il y a des gens qui pensent qu’ils font du trap juste parce qu’ils rappent sur des beats south, mais non… Le trap music doit en tout temps être relié à la vente de drogues, insiste-t-il, à répétition. À la base, la trap house, c’est une maison où ou vend de  la drogue. Les premiers gars qui ont fait du trap, ils parlaient juste de coke et de vente. C’est de là que ça vient, le ‘trap or die’. »

RWO en studio avec son micro et son casque

Rwo - Courtoisie.

Bref, en rattrapant le mouvement à des fins commerciales, comme elle le fait constamment, l’industrie pop américaine a galvaudé le terme.

Rwo ramène toutefois avec virulence l’esprit originel du style. Teintée d’amertume et de désillusion, la dérangeante réalité qu’il dépeint dans ses chansons s’en tient au récit et au constat, évitant ainsi de verser dans une quelconque glorification. « Moi, je parle du bad side de la rue, that’s it. Je glorifie absolument rien, assure-t-il. Autour de moi, c’est la galère, et il y a absolument rien de positif… Je suis dans la rue depuis que j’ai 15 ans et je suis pas riche. Depuis 10 ans, c’est la même merde. »

Musique négative, rêves de star et désillusion

Ce triste anniversaire marque également celui de ses modestes débuts dans le monde du rap. Grand fan de Shurik’n, de Sans Pression, de Muzion et d’Yvon Krevé à l’adolescence, Rwo a écrit ses premières chansons à la même époque. « Quand j’ai lâché l’école à 15 ans, je me suis dit que j’allais être un rappeur. J’avais rien à foutre d’autre que ça, se souvient-il, alors qu’on passe l’embouchure du tunnel Atwater, qui mène vers l’ultime destination. Tout ce que je faisais, c’était me promener dans la rue avec mes écouteurs en écoutant d’la fuckin musique négative.»

Chose certaine : Rwo ne s’est certainement pas promené dans les rues de Saint-Henri. Une fois sur place, les repères sont peu nombreux. « J’suis perdu ici », déclare à son tour le silencieux chauffeur, avant de retenter un itinéraire Google.

Quelques détours (et un interminable passage de train) plus tard, Rwo se confie sur son rituel d’écriture : « 90% du temps, j’écris tout seul. J’ai besoin de silence, de paix et de drogue. J’ai aussi besoin que ce soit minimalement propre. Je fais un ménage autour de moi avant de commencer. »

« Man, I don’t think I ever jog like that in the middle of Montreal », lance dans un tout autre ordre d’idées son complice, en regardant une horde de coureurs longer le canal de Lachine sur la rue Saint-Ambroise.

« Bro, on en a parlé la dernière fois… Ce monde-là, ils ont pas d’ennemis… Leur seul ennemi, c’est leur bout de gras qu’ils essaient de perdre », rétorque Rwo, en riant.

Enfin stationnés devant le Château Saint-Ambroise, les deux acolytes en fument un, tranquilles, avant d’entrer.

Rwo en profite pour me faire entendre sa Drillogie, un triptyque de chansons courtes et sans refrain qu’il compte faire paraître en clip dans les prochaines semaines.

Avec « la plume chevauchée par le putain de mal », Rwo y raconte qu’il va soit « bien finir ou finir dans le journal », en plus de confier qu’il « a rencontré le psy avant d’avoir 10 ans ».

Le joint bien terminé, il performe ensuite une chanson inédite. « J’veux un refrain par Corneille, être en rotation sur CKOI / Mais j’vais sûrement rentrer dans le jail à cause que j’invente tu sais quoi / Cette putain de musique nous paie pas, donc ça nous laisse pas grand choix », rappe-t-il avec une vive intensité.

Si les deux dernières phrases s’inscrivent dans l’univers musical typique du rappeur, la première, elle, a de quoi surprendre. « Pour vrai, ça serait le dream, une chanson avec Corneille ! Pour une fois, ma mère serait fière. Ça ferait changement du palais de justice et des autres badtrips, dit-il. Mais bon, pour l’instant, je commence avec la rue. Si la rue supporte mon shit, j’vais avoir la possibilité de faire c’que j’veux. »

Loin de se faire des illusions, le rappeur sait toutefois que le rap n’est pas une porte de sortie facile à ouvrir. « C’est de la folie de penser que j’peux vraiment m’en sortir avec ça, admet-il, après quelques secondes de silence. T’as plus de chances de faire la Ligue nationale que d’être un rappeur et gagner ta vie au Québec. »

En marge de l'industrie et du système

À 20h10 tapant, on sort de la voiture pour l’entrevue radio.

À peine arrivé au studio (un petit loft rénové avec une table et trois micros au milieu), Rwo et son acolyte sont en ondes pour l’entrevue.

« Toi, t’as amené la nouvelle vague de trap au Québec. On peut même dire que c’est toi qui a amené le trap au Québec…» envoie d'emblée Cyrano, avant d’y aller d’une surprenante première question. « Dans ton clip, c’tait une Ferrari, le char ? »

« La Ferrari, on l’a pas loué. Y a juste quelqu’un qui est arrivé avec ça pendant qu’on tournait. On a rien demandé à personne, rétorque le rappeur. J’ai recroisé le gars au Moomba la semaine passée. Il m’a dit qu’il pouvait m’avoir n’importe quoi, n’importe quand. »

Après avoir rapidement abordé la relation qu’il entretient avec SP (un vétéran qu’il admire et avec qui il partage souvent la scène dernièrement), Rwo est aux prises avec une autre question singulière.

« Et la musique pour les femmes, vas-tu en faire ? » demande Cyrano.

« J’fais pas de la musique pour faire danser les femmes », répond-il assez clairement.

« There’s no girls around us. We livin’ this life for real, ajoute son camarade, ferme. There’s no love story… It’s all raw.»

Quelques autres questions et une prestation exclusive de Drillogie plus tard, on retourne à l’entrée du Château. Je reviens sur quelques éléments de l’entrevue radio avec Cyrano, notamment sa rencontre avec SP.

« Je l’ai rencontré dans un show à Sainte-Anne-des-Plaines. Un de mes gars m’a dit qu’il faisait un show là. Je suis allé le voir et je lui ai toute sorti la merde que je venais d’écrire et que j’avais dans la tête », se souvient-il.

Rwo assure maintenant les premières parties du rappeur, un peu partout au Québec. « Si chaque fois que j’fais un show, j’peux avoir quatre ou cinq fans qui vont ensuite venir me add sur Facebook ou me follow sur Instagram, j’ai fait quelque chose de bon, explique-t-il. Les shows, c’est le seul moment où on peut vraiment chill ensemble et se défouler. On est un paquet de monde sur le stage et on fait la fête. »

Malgré cette chance inouïe de se faire connaître en région, Rwo est on ne peut plus clair : il ne veut pas faire de compromis. « Si je me mettais des limites pour atteindre un public plus large, j’me tirerais dans le pied de l’autre bord, indique-t-il, en parlant de la rue. Je vais toujours rester en marge de l’industrie et, même, en marge du système. »

Bientôt derrière les barreaux, Rwo sait qu’il devra redoubler d’ardeur à sa sortie, s’il veut réaffirmer sa place sur une scène hip-hop montréalaise compétitive.

D’un côté strictement créatif, il entrevoit toutefois son séjour pénal avec un certain optimisme. « Mon inspiration, j’ai beaucoup de difficulté à la contrôler, mais en dedans, ça risque d’être différent, explique-t-il. Habituellement, c’est les affaires négatives qui m’inspirent... J’imagine que je vais être plutôt bien servi là-bas. »

Le 25 mai au TRH-Bar (3699 boulevard Saint-Laurent, Montréal) - avec DJ Crowd, Sans Pression, J Seven, Vycegood et SHK

Le 13 juin au Bar Pub St-Denis (6966 rue Saint-Denis, Montréal) - avec Lost