Shawn Jobin : un éléphant dans l'engrenage

Sur Éléphant, le MC fransaskois Shawn Jobin se tourne à l'intérieur pour explorer la santé mentale sous un regard intimiste et précis. BRBR s'est entretenu avec le principal intéressé à quelques jours du lancement de son premier album complet.

Photo de couverture : Shawn Jobin - Crédit : Kenton Doupe.

Un éléphant dans la bergerie

Porte-étendard du hip-hop francophone canadien, Shawn Jobin s'éloigne de cette thématique pour livrer une série d'introspections personnelles sur Éléphant, son premier album complet.

« Faire les deux en même temps, c'est sûr que c'est tough, souligne-t-il en riant. C'est deux choses complètement différentes. »

Bien que le disque aborde la santé mentale, sans détour ni glamour, celui-ci en retire le côté universel.

« N'importe qui de n'importe quelle langue va comprendre ces émotions-là. Je le fais en français, mais je lave quand même mon linge sale en public. Par exemple, il y a de la confiance sur Éléphant, parce qu'on peut continuer à être intègre, même si on a des petits bobos en tête. »

Plutôt qu'éviter la redite en répétant les thèmes de la francophonie canadienne mis de l'avant sur Tu m'auras pas, Jobin préfère porter ce flambeau au quotidien.

« Les gens sont fiers de parler de ce sujet-là. Ici, je parle de trucs que les gens n'abordent pas, pour aller chercher un autre niveau de conscience. »

Sans détours, Jobin affirme avoir amorcé l'écriture du disque avec les chansons les plus sombres.

« À la fin de Autoroute, la dernière chanson, je meurs et on passe à autre chose. En réalité, on peut vivre et s'en sortir. Moi, cet éléphant-là, je veux que ce soit plus qu'un gars qui s'acharne sur son sort et qui vit une déprime. Au contraire, l'éléphant représente le rétablissement, la progression dont on parle peu. Souvent, on parle du dude qui a fait une dépression nerveuse. On peut parler des vraies choses qui sont plus sombres. L'éléphant est là, pis il faut en parler. »

D'ailleurs, de ces crises internes naissent des moments jubilatoires, comme Danse ta vie, où il célèbre son individualité, au-delà de ses défauts et de ses qualités.

« J'étais agréablement surpris que les émotions et les énergies soient placées aux bons endroits. On voyage dans le sombre et l'éclectique, sur le même album. Ça aurait autant pu se retrouver sur deux EPs. En faisant un album, ça donne un son très bipolaire. »

Un éléphant caméléon

Malgré la distance qui le sépare entre la Saskatchewan où il habite, et Montréal, d'où émergent de nombreuses propositions rap en français, Jobin affirme demeurer attentif à ce qui se produit que ce soit au Québec, aux États-Unis ou en France.

« Je ne fais pas partie de la scène rap Québ, donc j'arrive un peu par la fenêtre, plutôt que la porte. Côté paroles, mots, flow et style, je m'inspire de ce qui se passe en France. Je suis toutefois en dehors des sentiers battus. Je pioche carrément mon propre chemin et j'ai la liberté totale de créer le son que je veux. »

Selon Jobin, cette détermination et cette originalité lui ont permis de se démarquer lors de la dernière édition des Francouvertes, où il s'est rendu jusqu'en demi-finales.

« Il n'y a pas de place dans le marché pour deux projets très semblables. La recette secrète, c'est d'essayer de garder ça intéressant, original, artistique, mais accessible. Ça, c'est la formule magique. La perception à Montréal est plus ouverte et elle est plus critique. Y'a beaucoup de qualité et d'originalité là-bas, donc il faut se frayer une place à travers ça. C'est normal que la scène ait un œil plus aiguisé pour évaluer l'approche artistique. Le mien se fait plus scruter avec un œil critique que dans l'Ouest canadien et c'est cool », précise-t-il.

Selon lui, ce regard critique ainsi que les nombreux va-et-vient entre Montréal et la Saskatchewan ont façonné l'approche créative d'Éléphant.

« Ça pousse à perfectionner le truc. Ça fait longtemps que je roule ma bosse, ça fait longtemps que je sais ce que je veux. Tout ce processus-là pour ce disque-là, c'est en écoutant ce que les gens disent du projet. Le test des Francouvertes cette année a permis d'être agréablement surpris. Ça veux dire quelque chose de s'être rendu en demi-finale. »

Cette distance possède un couteau à double tranchant; si elle favorise la créativité, elle rend plus difficile l'accès aux nouvelles tendances.

« Je lis beaucoup de blogues pour me tenir à jour. On ne peut pas aller au bar du coin et voir le band qui a le potentiel de devenir quelque chose dans deux ans. On ne peut pas être là, sur la scène montréalaise, tout le temps. Des fois, ça nuit et des fois ça joue en notre faveur. »

Éléphant, disponible le 12 mai.