Show of Bedlam : L'enfer, c'est les autres

Au 18e siècle, fort de plus d'un siècle de mauvais traitement avéré envers ses patients, l'hôpital psychiatrique St. Mary Bethlehem (aussi appelé Bethlehem Royal Hospital, Bethlehem Hospital et Bedlam) décidait de s'attribuer officiellement un rôle d'amuseur public. En échange d'un penny, la direction invitait les visiteurs à arpenter les cellules dans lesquelles rugissaient des malades que l'on affamait, enchaînait et plongeait dans des bains glacés, et leur donnait des bâtons afin qu'ils puissent déranger les « fous » et ainsi profiter pleinement du spectacle de Bedlam, un mot qui est bien vite devenu synonyme de confusion et de chaos.

Crédit photo de couverture : Hugo Laprise.

Bedlam en ligne

Bien que ces pratiques ne soient plus d'actualité dans l'hôpital londonien, les cris des patients continuent de résonner dans les décors plantés par le groupe montréalais de doom / post-métal Show of Bedlam. Du haut de ses onze années d'activité, après un split avec le groupe Jucifer en 2009 et un album titré Roont en 2012, le groupe vient tout juste de lancer son deuxième long-jeu, Transfiguration.

À mi-chemin entre Neurosis, Dopethrone et Made Out Of Babies, le groupe construit des pièces pesantes et lugubres, griffées de noise et du chant cauchemardesque de la chanteuse Paulina Richards, qui se promène habilement entre grunt et gémissements pétrifiants. Mais si, dans ses chansons, la narratrice se projette régulièrement dans un lit d'hôpital, une cage ou un palais des glaces, le Bedlam du nom n'est pas forcément celui auquel on pense en premier.

Show of Bedlam autour d'un vieux bâtiment en pierre, de nuit.

Show of Bedlam - Crédit : Hugo Laprise.

« En tant que semi-outsider », s'avance Wag (Stéphane Wagner), vétéran de la scène DIY et nouveau bassiste de la formation, « j'ai l'impression que le "Bedlam" dont on parle n'est pas à l'intérieur des murs de l'hôpital, mais à l'extérieur. Regardez votre propre show. » Bedlam, c'est aussi l'espace virtuel dans lequel des gens se pourlèchent à la vue d'un suicide en direct ou d'un camion qui rentre dans le tas. « Ce sont des choses terribles, réagit Paulina Richards. Les gens se harcèlent avec des bâtons imaginaires jusqu'à ce que l'autre personne se brise. C'est tragique. »

Les cannibales et le sexe sale

Dans ses textes durs où se côtoient la figure de Judas, une foule cannibale et une alitée terrorisée, Paulina Richards exprime la douleur d'être l'Autre, celle qui ne trouve pas sa place. Elle est la fille non-voulue, celle qu'on ignore sur un lit d'hôpital et qu'on tue pour sa différence. « C'est difficile quand on est jeune de garder une distance face à l'intimidation. On apprend à vivre avec ça avec le temps, mais ça gruge quand même, ça affaiblit la confiance en soi et ça laisse des marques aussi sur la façon dont on perçoit les autres », rapporte Paulina en réfléchissant à l'omniprésence du thème de la différence.

« She was born through a neat incision
Dressed mother in scars
[...]
And the smell of the meat
It sharpens their white shiny teeth
While I roast on the grill
For the Stepford wives’ thrill
The little whore with bad manners
Who corrupts our dear daughters
Down with her head
Down with her words
We'll never understand »
(Hall of Mirrors)

Si Capitaine Spock est appelé en renfort au début de la chanson Taelus pour rappeler que les balles ne sont pas réelles tant et aussi longtemps qu'on se convainc qu'elles n'existent pas, la narratrice exprime dans ses textes la douleur de leur impact imaginaire. Originaire du Chili, Paulina dit avoir vécu de mauvaises expériences en retournant y vivre à la fin de son adolescence, référant au traitement réservé aux femmes : agressions constantes, avortements illégaux et dangereux, refus de croire aux histoires rapportées, stigmatisation.

« On traite facilement les femmes de traînées et de salopes et on leur fait porter la faute. Dénoncer est souvent pire car l'homme est intouchable; oui il y a eu un viol, mais tu sais, il ne faut pas que tu sois toute seule à minuit... C'est ce que j'essaye d'exprimer, cette sensation d'être sale et qu'on finit par croire fermement, même si on est la victime. » Ainsi la honte, les cicatrices et la douleur associées par plusieurs fois à l'acte d'accoucher.

Se baigner dans le goudron

Lorsqu'elle prend le micro, la femme délicate se transforme et montre les crocs, criant et sifflant entre ses dents comme peu savent le faire. Tout juste avant son premier spectacle, appréhensive à l'idée de monter sur scène pour la première fois, elle s'est fait dire que les gens ne verraient « qu'une belle chix qui chante ». Des plans pour faire gonfler la rage dans sa gorge. « Sur scène, j'ai senti quelque chose que je n'avais jamais senti, je suis entrée dans une transe que je n'aurais jamais cru possible. Ce n'était pas facile de m'assumer au début, mais il vient un moment où personne ne peut t'enlever ça. »

Malgré une production discographique limitée, le groupe se rencontre deux fois par semaine. Show of Bedlam est décrit par ses quatre membres comme une expérience cathartique, malgré des ambiances inquiétantes et parfois oppressantes, qui vont même jusqu'à rappeler les frissons induits par l'écoute d'un groupe comme Whitehouse. « J'aime aller chercher l'espèce de vibration pas super confortable, admet Wag. C'est bon de ramener l'humain en face des émotions dont il essaie de s'isoler. » «En fait, mon interprétation, c'est de dire : t'es pas tout seul. C'est d'apprivoiser le goudron, la crap, l'inconfort, pour finalement être confortable là-dedans», ajoute Nicolas Richards (batterie).

Pochette de l'album Transfiguration : un garçon nu avec un masque pointu en écorce se tient au milieu de dendrites

Pochette de l'album Transfiguration de Show of Bedlam.

Douleur puis soulagement; les chansons ont un peu la fonction d'un dictame, cette herbe dont l'essence très inflammable est utilisée pour calmer la souffrance. « Je vois ça comme un espace où des gens qui se reconnaissent dans ces émotions-là peuvent établir des liens », explique la chanteuse. Sur la pochette de Transfiguration, un garçon de la tribu des Selk'nam, qui vivait sur la Terre de feu et qu'on dit aujourd'hui exterminée, tient un masque en écorce devant son visage. Si les membres du groupe (complété par Guillaume Pilote à la guitare) ont chacun leur interprétation de sa présence et des dendrites qui l'entourent, ils s'entendent tous pour y voir l'image d'une renaissance, magnifiée par les légendaires peintures corporelles de la tribu.

Prochain spectacle

22 juillet : Unleashed Metalbash 2017 au Piranha Bar (Mtl)

Transfiguration est disponible depuis le 12 mai 2017 sur Dawnbreed Records (USA, vinyle, cassette), Sentient Ruin Laboratories (USA, vinyle, cassette), Desordre Ordonné (Canada, vinyle) et PRC Music (monde entier, CD).