Spam Me : Éloge de l'incompétence

Internet vient forcément avec quelques inconvénients, comme celui de voir les messages indésirables enterrer toute communication pertinente dans les boîtes de réception. Si la plupart des gens mettent ces pourriels au recyclage sans même s'en rendre compte, le bidouilleur de sons et ex-journaliste musical CE François Couture y a plutôt décelé une source insoupçonnée de poésie.

"Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur"

Pour quelqu'un qui travaille quotidiennement avec les mots (Couture met du beurre sur son pain en faisant de la traduction), ces pourriels et leur langue approximative étaient fascinants. « Ce sont des échecs de communication monumentaux, au point où je ne peux pas imaginer que quelqu'un aille cliquer sur les liens qu'ils essaient de nous vendre. »

Mettre ces simulacres de textes en musique, c'était donc à la fois travailler avec un matériau tellement absurde qu'il devenait symbole de liberté, et le fantasme d'insuffler du sens et de la poésie à quelque chose qui en est totalement dénué.

La moitié du visage de CE François Couture.

CE François Couture.

Le paroxysme de l'exercice est sûrement la chanson Spam Me, qui consiste en un assemblage des signatures des différents courriels. « S'il y a un texte qui n'a vraiment rien à dire c'est bien Spam Me ! », s'exclame CE François Couture par téléphone. Dans une finale qui suinte les clichés du bon chanter, il sort son vibrato large, ses voix de tête et de poitrine et ses inflexions vocales stylisées pour « exprimer un ras-le-bol face à tous ces foutus courriels qu'on reçoit jour après jour. »

Ce qui est amusant, c'est que Couture prend un malin plaisir à prononcer toutes les failles contenues dans les assemblages de lettres. Lorsque « Anonyme » lui écrit « If yyou are looking for are not tender and are scrawny, they may not be becomibg enough milk. », Couture souligne oralement les erreurs de frappe.

« La première difficulté de ces textes-là c'était de les chanter, point, parce que ce ne sont pas des phrases convenables et qu'elles ne coulent pas dans la bouche. Puis, c'était de trouver le ton juste pour essayer de leur donner un sens. »

"Claudiquant sur le dancefloor"

Pour ce faire, CE François Couture, aussi membre des groupes d'improvisation RBC, qui lançait également une cassette le 8 août, et La forêt rouge, dont on a parlé ici, a entrepris un processus d'association avec des pièces qu'il avait travaillées pendant des mois.

« J'ai sélectionné les pourriels qui s'adaptaient le mieux à mes rythmes parfois un peu claudiquants et mes mélodies parfois un peu étranges ». Le texte de Hendrix, par exemple, s'est retrouvé marié à sa trame musicale car « je sentais que je serais en mesure d'y mettre la nostalgie un peu trouble qu'il m'inspirait. »

De Payday Loans à Osady Sciekowe, CE François Couture offre aux summums de l'incompétence langagière des écrins faits de rock in opposition, de field recording, d'opérette et d'improvisation. Ironie dans certains cas, démarche sincère pour donner de la grandiloquence à quelque chose qui n'en a pas dans d'autres, les compositions peuvent facilement faire passer les textes pour de sérieux efforts littéraires.

Chaque composition a commencé sous forme d'improvisation, que Couture a ensuite « cannibalisée » et éditée. En se donnant la permission de retravailler des improvisations à l'aide de plusieurs sources, comme des enregistrements de terrain, le musicien a pu créer des juxtapositions parlantes. Payday Loans, par exemple, est rythmé par une captation de pas dans la neige, et les refrains et couplets sont délimités par la différence de timbre entre le centre de la route et son bas-côté.

"Éloge de la laideur"

D'autres surprises sont arrivées grâce à son choix d'instruments, Couture affectionnant particulièrement ceux qui fonctionnent mal. « Dans Osady Sciekowe, il y a un passage où j'utilise un archet sur une cymbale extrêmement cheap, et il en sort des espèces de cris de baleine, c'est vraiment ahurissant comme hurlements. La pièce aurait probablement duré 2 minutes 30 si ça n'avait pas été de ce passage-là qui a ouvert sur bien d'autres idées. »

Le loop de synthétiseur de Hendrix, lui, est le résultat de « circuits qui auraient bien besoin d'être nettoyés et ont un effet plus ou moins fiable », et les trois premières chansons de l'album mettent en évidence une utilisation détournée du berimbau, un instrument à percussions sud-américain que Couture utilise comme une sorte de contrebasse. « Ça sonne tout croche et j'adore ça », décrit-il en riant.

Le berimbau contiste en une corde tendue sur un bâton avec une gourde. Couture en joue comme d'une contrebasse plutôt que comme instrument de percussion.

CE François Couture joue du berimbau comme d'une contrebasse lors du lancement de Spam Me.

CE François Couture, qui ajoute un « ce » à son nom pour ironiser sur ses nombreux homonymes, est un gaillard expressif au coffre puissant. Inspiré par Johanne Hétu, Peter Hammill, Phil Minton et Keiji Haino, « qui privilégient l'intensité de la performance à la précision des notes », Couture a également développé une gymnastique buccale variée qu'il exploite allègrement sur Spam Me.

"Stupeur et tremblements"

Avant d'embrasser pleinement son côté musicien, CE François Couture était à la barre d'émissions de radio et de chroniques pour le All Music Guide et son propre blogue, Monsieur Délire. D'abord formé au piano, il a pourtant mis sa création musicale de côté pendant ses années de chroniqueur.

« J'ai cessé de croire à ce que je faisais musicalement et ai complètement arrêté de jouer quand j'ai commencé à écouter des musiques expérimentales », avoue-t-il, jugeant que ce qu'il faisait à l'époque était « très ordinaire ». « Le cliché qui veut qu'un critique musical soit un musicien frustré, c'était exactement mon cas. »

Après vingt ans d'écoute et d'analyse musicale à raison de cinq ou six nouveautés par jour, il a finalement décidé de renverser les rôles à nouveau, de mettre la hache dans sa carrière journalistique et de faire confiance à sa création.

Est-ce que ça l'a intimidé de refaire de la musique après en avoir tant écouté ? « Ah, mets-en ! Tellement ! J'envoie l'album à des journalistes que je connais bien et à des artistes que j'admire, et je me dis qu'ils vont me ramasser ! Je me lance là-dedans en tremblant un peu dans mes bobettes, mais en même temps j'ai confiance dans le matériel, et je crois que cet album et son éclectisme me représentent pleinement. »

Une confiance qui lui permet de mettre sa figure « la plus bête, la plus straight, la plus "pas préparée" » sur la pochette, les mots Spam Me tenus devant lui comme sur une photo de prison, pour hurler à tous de lui « garrocher des spams en pleine face ».

Sur sa pochette, François Couture tient un carton sur lequel il a inscrit «Spam Me»

La pochette de Spam Me de CE François Couture.

Parutions récentes

8 août 2016 : CE François Couture: Spam Me (CD et numérique, Cuchabata)
8 août 2016 : RBC: Reality Beyond Consciousness (cassette et numérique, Cuchabata)
8 juin 2016 : La Forêt rouge: Hygiénique et noble (cassette et numérique, Cuchabata)
1er avril 2016 : CE François Couture & Aubert Couture: January Light (numérique, contribution volontaire, Pan y Rosas)