Suoni Per Il Popolo : rétrospective et prospective

Il ne reste que six jours pour profiter de la vague de musique expérimentale qui s'abat sur le périmètre Saint-Laurent / Saint-Joseph / Villeneuve à Montréal grâce au Festival Suoni Per Il Popolo. Petit regard par-dessus notre épaule vers les artistes canadiens vus jusqu'à maintenant, suivi d'un coup d'œil sur ceux qu'il reste à voir jusqu'au 22 juin.

Mon festival s'est ouvert vendredi, avec le concert du Quatuor Bozzini dans l'église du Gésù. L'ensemble à cordes, spécialisé dans les musiques actuelles et contemporaines, a témoigné de son plus grand respect pour les œuvres d'Alvin Lucier et Pauline Oliveros en les interprétant avec application et sensibilité. Il faut dire que l'acoustique faisait office de cinquième musicienne : sans elle, les pièces auraient perdu une grande partie de leur profondeur. Lucier et Oliveros, respectivement 84 et 83 ans, composent pour une écoute attentive des phénomènes acoustiques.

Dans l'église du Gésù, avec la précision des interprètes, la légèreté de leurs archets et la rondeur de leurs sons, la première note de la seconde pièce donnait des frissons. Au fil du morceau, qui consistait en un chevauchement de notes longues, les musiciens ont commencé à doubler subtilement leurs parties à la voix, ce qui donnait une texture incroyable et même l'impression que les instruments étaient branchés dans des effets.

En deuxième partie, Pauline Oliveros tenait l'accordéon au sein d'un groupe d'improvisation composé d'instruments à vents, de percussions et d'une voix. Jamais un accordéon ne m'avait semblé si expressif. Baigné dans les effets, il créait une grosse colle à laquelle tous s'accrochaient.

Free jazz et improvisations

Cette plénitude serait atteinte à nouveau le lendemain lors de la performance de Shining Wizard à la Casa Del Popolo. Ce soir-là, le duo de free jazz constitué d'Alex Pelchat et de Farley Miller était quatuor, avec l'ajout d'Alexandre Saint-Onge aux machines et de Sam Shalabi à la guitare. C'était leur première performance publique dans cette formation, mais également le lancement d'un disque enregistré à l'automne passé dans l'intimité de leur studio. Honnêtement c'était pas mal parfait : deux improvisations touffues mais loin d'être saturées, un noise harmonique qui se développait avec une direction précise. On sentait que les musiciens maîtrisaient leur langage.

Plus tard dans la semaine, Thisquietarmy, qui vient de sortir un disque, Not the wind, Not the flag et Jessica Moss allaient faire des improvisations tout aussi senties et matures.

Thisisquietarmy sur scène

Thisisquietarmy

Noise, punk et métal

Si Porn Persons, vus ensuite à la Sala Rossa, avait une bonne force de frappe avec leurs chansons noise-punk mélodique bien foutues et une chanteuse habillée en infirmière éventrée qui se roulait sur les haut-parleurs en gémissant, le groupe suivant, ainsi que ceux de la soirée queer du lendemain, étaient décidément trop mous.

Trop indolent pour créer une « lenteur angoissante avec un chant rauque et dominant », comme l'annonçait le programme, le groupe de Saint-Henri Enormous Door nous a quand même fait passer un bon moment. La soirée s'est terminée de façon plus pesante avec le noise métal d'Exhume.

Dans le domaine du pesant, c'est Big Brave, nouvellement signé sur Southern Lord Recordings, qui remporte la palme haut la main. Devant une Casa Del Popolo comble, montant sur scène après l'improvisation enveloppante et teintée de mélodies orientales de Jessica Moss, le trio a littéralement fait trembler la salle. Lorsque Louis-Alexandre Beauregard et Robin Wattie s'emparent des micros, on a l'impression qu'ils s'éviscèrent en direct. L'intérêt n'est pas que dans les accords lourds qui déchirent l'espace, il réside tout autant dans les textures du noise qui les sépare. Il s'agirait que les musiciens jouent vraiment ensemble sur les punchs pour que l'impact soit littéralement monstrueux.

Colin Stetson et Sarah Neufeld sur scène

Colin Stetson et Sarah Neufeld

Des performances renversantes

Un autre moment fort du festival est sans contredit la performance renversante de Colin Stetson et Sarah Neufeld, tous deux complètement maîtres de leurs instruments, tant techniquement que créativement. Oubliez tout ce que vous pensez des shows d'instruments solos, on est loin d'un simple empilage de motifs qui s'additionnent aux quatre mesures. Ensemble, Stetson et Neufeld ont composé des pièces ensorcelantes, dans lesquelles rythmes et notes s'emmêlent pour créer une atmosphère chargée d'émotions et de surprises. Leur disque vient de sortir sur l'étiquette Constellation.

En ce qui me concerne, le concert le plus stimulant fut celui donné par Nicole Lizée et l'ensemble de musique de chambre Warhol Dervish lundi à la Sala Rossa. La fransaskoise établie à Montréal détourne des moments cinématographiques pour en faire le point de départ de compositions originales destinées autant à des instruments traditionnels qu'à des vieux appareils électroniques. Chaque pièce était inventive, facile d'approche mais extrêmement raffinée, en plus de proposer quelques très bonnes idées de réappropriations de scènes de film. Vraiment un délice pour les oreilles, les yeux et le cerveau.

Pour la suite du festival

Il y en a eu d'autres encore, des bons et des un peu moins bons, mais regardons vers l'avenir avec la programmation canadienne du reste du festival.

Architek Percussion (musique contemporaine)

Le jeudi 18 juin à la Sala Rossa (19h30)
Ben Duinker, Mark Morton, Ben Reimer et Alessandro Valiante sont quatre percussionnistes chevronnés, dont trois chercheurs qui se dédient à la musique contemporaine canadienne. Ils joueront des pièces des Montréalais d'origine ou d'adoption Adam Basanta (Montréal), Oren Boneh (Montréal), Fredrik Gran (Montréal), James O'Callaghan et Julian Hoff, tous des compositeurs aux corpus diversifiés et avant-gardistes.

Ci-dessous, leur interprétation de la pièce Son of the Man with the Golgen Arms de Nicole Lizée, qui a donné ce qui fut pour moi le meilleur spectacle du Festival lundi dernier à la Sala Rossa.

Ben Duinker, Mark Morton, Ben Reimer et Alessandro Valiante : Architek

Architek

Total Life, Markus Floats  et  The Past (pop-électro-expérimental)

Le jeudi 18 juin à la Casa Del Popolo (20h30)

Sur le trio, deux artistes sont Canadiens : Markus Floats et The Past. Floats est diplômé en électroacoustique de l'Université Concordia et compose une musique ambiante mais rythmée et lumineuse, pas trop loin de la pop. Jack Deming, anciennement connu sous le nom Ollie North, s'est renommé The Past et fait un folk-pop aérien expérimental basé sur des boucles et trempé dans les effets.

Myriam Gendron (folk)

Le jeudi 18 juin à la Vitrola (20h30)

Une soirée pour les amateurs de guitares, où Myriam Gendron, qui chante des poèmes de Dorothy Parker dans un folk très classique mais envoûtant, partage l'affiche avec Ryler Walker, de Chicago. Ci-dessous, une magnifique animation d'Anick Beaulieu et Gigi Perron sur la pièce Solace.

Last Ex  et  Hiss Tracts (expérimental)

Le vendredi 19 juin à la Sala Rossa (20h30)
Last Ex est né d'un projet de trame sonore de film d'horreur par Timber Timbre, que Simon Trottier (Montréal) et Olivier Fairfield (Hull) se sont réapproprié lorsque le projet est tombé à l'eau pour en faire un beau trip de studio. BRBR avait rencontré Last Ex lors de la sortie du disque.

On reste dans les légendes locales vivantes avec Hiss Tracts, l'union de Dave Bryant de Godspeed You! Black Emperor et Kevin Doria de Growing, qui nous emmènent plus profondément dans les drones et la musique ambiante. Les deux groupes locaux partagent l'affiche avec le guitariste Tashi Dorji.

Perverted Justice (électro-punk)

Le vendredi le 19 juin à la Casa Del Popolo (minuit)

Vous en voulez plus? Josie Scrotum se déchaîne à la Casa Del Popolo avec Wet Brain (Baltimore) et Street Eaters (Berkeley), voix enragée sur un électro-noise-industriel qui a tout pour faire lever un show de fin de soirée. N'emmenez pas votre petite nièce ou votre petit neveu, les paroles pourraient les troubler.

Jeunesse Cosmique (expérimental)

Le samedi 20 juin à la Casa Del Popolo (20h30)

La dynamique maison de disques et de production montréalaise envahit la Casa Del Popolo avec sept des artistes qui gravitent autour d'elle. On peut s'attendre à du psychédélique et du céleste. Avec Babel, Le syndicat du cauchemar jaune, JLK, Cosi E Cosi, Téléphone maison et Ylang Ylang.

Et pour finir la nuit, ça se passe dans un lieu secret avec Jock Club et Gila Man (Arizona), Pelada (Tobias Rochman de Grand Trine) et Dj Babi Audi (Montréal).

Mercury Girls (post-punk)

Le dimanche le 21 juin à la Casa Del Popolo (21h)

La journaliste Grace Scott et l'illustratrice Julie MacKinnon dirigent ce quatuor post-punk moelleux qui a lancé une cassette en avril dernier. À la section rythmique, Jonah Falco (Fucked Up et Career Suicide) et Mike Grdosic. Avec Destruction Unit et Red Dons.

Xarah Dion (pop expérimental)

Le dimanche le 21 juin à la Vitrola (20h)

Xarah Dion est connue pour sa participation au projet La Brique et aux groupes Les Momies de Palerme et Léopard et Moi. Alors que les Momies sont très très atmosphériques et que Léopard et Moi pouvait tout détruire, son projet solo a des tendances plus dansantes tout en restant sombre et envoûtant. Avec Mdou Moctar (Niger).

Complications  et  Les Zerreurs (punk-rock)

Le lundi le 22 juin à la Sala Rossa (20h)

Grosse soirée en première partie des légendaires punk de The Ex! Complications, qui roule (pas très souvent mais inlassablement) depuis 2005, était le projet parallèle de deux membres de Born Dead Icons. Leur punk basé sur des harmonies nostalgiques se démarque par la voix singulière du chanteur.

Pour écouter la chanson In Trance.
Autre projet parallèle, Les Zerreurs sont nés de la hanche gauche de ManyMental Mistakes, et font du punk franco pas mal moins schizophrène que leur groupe-mère.

Pour écouter la chanson Noir.