Alaclair Ensemble - Toute est impossible

À la base, le troisième album officiel d’Alaclair Ensemble devait paraître au printemps 2015. Pour faire une histoire courte, Ogden, le responsable des médias sociaux, s’est fait prendre par une blague qu’il avait lui-même initiée sur Facebook, prétendant que l’album était déjà disponible sur le «deep web». Aguichés, des fans ont alors cherché l’album dans les bas-fonds d’Internet – évidemment, sans succès. Le lendemain, Ogden appelle Watson dans un élan de quasi-panique. Surgit enfin l’idée de réellement sortir une version tronquée de l’œuvre, dans le but de garder les fans en haleine.

Cette version couverte de white noise et de coupures volontaires s’intitulera Lost dans le deep web et repoussera carrément les standards de mise en marché en proposant aux auditeurs un photo-labyrinthe délirant menant au téléchargement – pour ceux qui savent s’armer de patience. À ce moment-là, Alaclair n’avait plus le choix. La troupe ne pouvait plus faire languir les fans pendant un an et devait profiter de son coup marketing viral pour livrer la marchandise.

C’est alors qu’arrive l’idée de proposer une autre version de l’album, histoire de pousser l’audace encore plus loin. Pendant que Claude finit le mix, Ogden et Watson se rendent au IKEA pour créer un photo-reportage, cette fois destiné à faire croire au piratage de l’album par des Suédois. Hélas, les fans vont devoir eux-mêmes assembler l’album en mixant les parties vocale et instrumentale, s’ils veulent réellement l’entendre avant sa vraie sortie sur Bandcamp, le jour de la Fête du Canada. Bref, un stunt complexe et difficile à suivre, mais pourvu d’audace et d’originalité, à l’image d’un groupe coloré qui s’est imposé la mission de sortir des sentiers battus.

À l’écoute du produit final, il est ainsi normal de se demander si tout ce jeu marketing en valait le coup. Est-ce que les 14 chansons qui composent Toute est impossible méritent qu’on s’y attarde pour leur contenu ou sont-elles simplement l’excuse d’un délire sans finalité voué à additionner les clics sur la page du groupe? Aussi, les chansons sont-elles assez travaillées et fignolées, considérant qu’elles avaient préalablement été planifiées pour le printemps 2015?

La réponse est oui. Sur ce troisième album, Alaclair a trouvé le juste milieu entre toutes ses forces. Têtes pensantes des stratégies virales, Watson et Ogden s’avèrent également les rappeurs qui varient le plus leurs techniques de flow. Pour eux, chaque chanson est un laboratoire, un fief à explorer avec une vigueur différente. Sur STM Ligne mauve, Ogden épate par sa rapidité et ses rimes imprévisibles.

Sur Log Off, Watson expérimente et déstabilise l’auditeur avec un flow instable, forcément réfléchi. De son côté, Eman adopte une forme de rap plus classique. Ses rimes sont calculées avec assiduité, puis placées avec une précision irréprochable selon la texture mélodique et l’ampleur du rythme. Plus que jamais, KenLo se concentre sur la musicalité de ses paroles.

Lorsqu’il se joint à Eman sur 3 Point, la rencontre est donc époustouflante, phénoménale. Son talent de mélodiste et sa voix soul lui permettent également de livrer des refrains accrocheurs, sur Backstage et Fast Lane notamment. Le grand Claude pour sa part, continue sur ses envolées pop bonbon.

Déclaration d’amour au premier ministre sur fond de pop dance rétro 80’s, Pour toi Stivon mérite qu’on s’y attarde. Cette fois, le réalisateur/chanteur/producteur a de la compétition au niveau kitsch puisque Mash, membre clé des débuts d’Alaclair plutôt absent dans les dernières années, reprend du service.

Sa performance habitée sur le slow Calinour est d’un ridicule assumé, particulièrement tordant. Aux machines, Vlooper offre des beats consistants, bien calibrées entre ambiances jazzy soul, contours minimalistes et expérimentation aux relents piu piu.

Comme d’habitude, le septuor mise sur une variété musicale qui va bien au-delà du hip-hop. Seulement, on dirait que cette discordance volontaire est un peu plus assumée que sur le précédent, Les maigres blancs d’Amérique du noir. Au lieu d’entasser les pièces moins hip-hop à la fin, le groupe a délibérément choisi de les inclure dans le cœur de l’album. Ainsi, la ballade Calinour côtoie l’hymne rap St-Roch, tandis  que l’épopée halloweenesque mystérieuse Les gnomes précède la dance funk STM Ligne mauve et la funktronica minimaliste Chien.

Par-dessus tout, Toute est impossible semble être taillé sur mesure pour les spectacles du groupe, globalement axés sur l’énergie scénique des rappeurs, l’imprévisibilité des transitions et la diversité musicale des pièces choisies. En gros, ça va brasser ben raide.