Babysitter - Babysitter

Pour son deuxième digne album (et neuvième long-jeu, en incluant les cassettes exploratoires I @ VII), le trio montréalais originaire de Victoria nettoie son punk garage croisé de no wave pour avoir le freak-out plus scintillant.

Sous le bouclier des possibilités

L'underground canadien, le vrai parallèle et pas celui en espoir de sauter la clôture, est vaste de superficie mais possiblement ceint en nombre, rapport qu'on n'y est pas légion.

Ça peut donner l'impression qu'on peut en faire le tour, même, mais, comme le suggère l'adage Dunning-Kruger : plus on sait, plus on sait qu'on ne sait rien (ce qui est inversement proportionnel au fait que les imbéciles beurrent beaucoup leurs toasts).

Surtout que plusieurs artistes se couvrent d'ubiquité, charroyant A mari usque ad mare, troquant l'origine pour l'adoption, tissant un réseau qui resserre l'illusion.

Comme les Colombo-Britanniques de Freak Heat Waves qui ont enregistré les segments improvisés de leur dernier album dans différentes villes lorsqu'en tournée canadienne : comme la formation haligonienne CROSSS émigrée vers Toronto; comme les Calgariens de Viet Cong qui se sont reclus dans un bunker ontarien pour accoter la congélation de leurs morceaux; comme les Victoriens de Babysitter qui, après un probant premier album, ont adopté Montréal.

C'est grand, c'est beau et ça fait rêver d'être si près et si loin à la fois.

Élastique, boue et bout de plain

Fait que la bibliothèque des possibles est grande en s'il vous plaît.

Et sur Babysitter (le disque), en laissant de l'information classic rock dans ses tropes exploratoires, Babysitter (le groupe) ne se cantonne pas pantoute et, perméables de l'étendue du territoire du Dominion, de la route parcourue, ses grooves disloqués laissent de la place aux idées, boueuses qu'elles soient.

Pour utiliser à vif plutôt que de s’en rappeler : contrairement au Petit Poucet, les membres de Babysitter préfèrent bouffer les petits bouts de pain laissés en chemin pour se nourrir de la poursuite, et tant pis pour le retour en arrière.

L'élastique est étiré dans tous les quadrants, donc, et souvent en même temps.

On entame avec une passion écorchée à la Paul Westerberg sur Exploding Youth, morceau d'ouverture qui se déploie comme un vrai de vrai hit, et, de post-punk gras en jams lyriques en psych-rock voltigeur à la Les Rallizes Dénudés, on a l'impression d'assister à un party qui devient de plus en plus intense mais qui ne laisse pas percevoir si ça se maintient ou si c'est sur le bord de virer d'sour, i.e. le pétage de verres dans Maintaining My Direction, qui jase de points cardinaux, de gauche et de droite pour finir sur le calembour de « What's left? Nothing! »

Les fréquents apports vocaux, bluesés et chauds, de la Montréalaise JLK (aussi membre de Moss Lime) ajoutent aux morceaux une lueur sensible, autant vive que troublée, qui anime le baryton désaffecté ou complémente l'urgence fangeuse (c’est selon) de Kristian North, dont le Sprechgesang, la déclamation parlée/chantée (dans Hard Times, Hippy In The City) décale poétiquement la patente, mettant les textes pince-sans-rire en valeur.

[youtube https://youtu.be/VOqEAL5zsOs]

Laisser des instincts dans le rock

Alors que le précédent, Eye, misait sur des structures de chansons plus conventionnelles (ce qui était un changement de cap pour le groupe), Babysitter n'est pas un album dont il se dégage un sens, une complétion, un monisme, plutôt une collection pas bâdrée et affranchie, dont les dimensions sont unies par l'heure et l'endroit.

Par rapport à Eye itou, l'enrobage est désencrassé par la réalisation de Garrett Johnson (Brazilian Money, ex-Wicked Awesomes), pour exploiter un fuzz abondant d'une rêche finesse.

Les morceaux de Babysitter raclent l'héritage d’une époque à laquelle la contre-culture était populaire, pour en souffler des fragments dans une fuite autant lourde et biaise que purgative.

Des compositions qui partent de lignes simples pour s'emballer de freak-out (Hippy In The City), d’agréables mais décousus collages d'improvs saxophonés (en 2010, Bradford Cox, le gars de Deerhunter, avait prédit le retour du saxophone, et 5 ans plus tard, on s'y plaît encore certes, mais qu'en sera-t-il de la suite des vents? Ben il y a de la flûte, itou) qui démontrent peu sinon qu'une texture dans la poursuite (SoloSOHI), d’autres relevés d'une capacité pop épidermique (Exploding Youth, Envy).

Babysitter éclate donc pour présenter la circonvolution de ses possibilités, à travers de la boue et de l’espoir, des charpentes et leurs contraires, pendant que tout se tient encore dans sa tenségrité.

Pour livrer, au final, des explorations gutturales, voire cathartiques, afin de faire passer la jeunesse, d’évacuer le cartésianisme, et de répandre son intuition partout sur le sol.

C'est, bref, un album scintillant dans son marais, A mari usque ad mare, le roi des crapauds.