CO/NTRY - Cell Phone 1

Trois ans après Failure, le duo montréalais des émigrés terre-neuvois Beaver Sheppard et David Whitten remplace son U par un /, troque l'appellation sleaze wave pour celle de adult-contemporary post-punk, continue de s'en foutre et d'animer les after-hours.

L'échec au départ

Ô, la nuit / ah, la nuit : idyllique / idéalisée, mystérieuse / méconnue, démocratique / dévoyée. En marge, surtout, et les joyeux délétères y sont bienvenus - de l'explorer, de l'exploiter, de la livrer aux diurnes comme du rêve.

Dévoilé en 2011 suite à une loterie musicale organisée par Pop Montréal, le duo synth-pop formé de l'artiste de performance David Whitten et du musicien folk, ex-chef de l'atypique Bethlehem XXX et figure des nuits underground montréalaises Beaver Sheppard a livré son premier album Failure (notre critique ici) à la fin de l'été 2014. Enregistré en une seule session de trois heures grâce à un coup de pouce d'employés de l'étiquette montréalaise Turbo Recordings, le disque devait paraître sous le nouveau label du susmentionné feu restaurant/collectif Bethlehem XXX, mais le groupe a finalement préféré le leaker lui-même via Facebook, « figuring it would supply a better narrative for future band bios ».

Avançons encore trois ans, à travers de multiples soirées qui n'en sont plus et qui font désormais du duo une coqueluche montréalaise, et voici Cell Phone 1, un deuxième album implacable, impétueux et hédoniste, à l'allant plus affirmé et aux mélodies franches davantage, qui concrétise des idées qui apparaissaient comme des esquisses sur Failure.

Les deux membres de CO/NTRY en train de "wrestler" à terre. Au premier plan, un amas de poils ressemblant à une perruque.

CO/NTRY en chilling avec du poil - Photo par Marina Corsillo.

Post-Tard

Vibrant d'oppositions, Cell Phone 1 se répartit entre bangers de dancefloor aux mélodies-saccharines presque naïves dans leur totalité (probantes sur Too Much, au zénith sur Beyond Belief) et plaines plus obombrées, anxiogènes et intérieures qui agissent plus comme des dépressions que comme un répit, devenant progressivement plus sombres en poursuite pour se clore dans un post-punk synthétique maniaque - comme les hauts et les bas d'une veillée qui finit dans le sang.

Une enveloppe de party est avancée - c'est bien la réputation qui précède le groupe - mais au fond d'icelle on ne traite pas de la fête et la nuit per se : la missive adresse plutôt les aléas et conséquences de l'habiter sans cesse.

Keeps me up all through the night
Moving on through my second life
I can have anything I want
What society always flaunts

Désillusion, dégoût, inconfort orbitant le soi : Beaver Sheppard jase du désir d'être autre (Who are you tonight? / You are you tonight / I really wanna be / You tonight), de l'exproprioception (Living in a body / That's not me), voire d'être transmuté par la mort (Cash Out est le récit d'une expérience sensorielle évoquant une mort apaisante, causée par un avisé mélange de 2C-X, oxycontin, ketamine et MDMA), à travers un jeu d'apparences et un travail de perceptions flouées.

Sa voix polymorphe, tordue, castrat troublé, banshee disco, crooner asséné, sirène synthétique, survole et mène sans repos sur les pistes, des connotations de déchéance baggy de So Get A Baby à la rédemption EBM de Who Cares? et à travers les moments plus exploratoires (i.e. Living In A Body) qui sont enrichis et frondés avec un aplomb qui ne les égare pas.

Bacchanale par procuration

Aux indices narratifs dans la poursuite musicale et dans le texte, Cell Phone 1 apparaît comme une énigme livrée sans solution autre que de recommencer à oublier. Offrant à l'auditeur le bénéfice biologique d'avoir la nuit offerte sur disque, CO/NTRY semble en quête de salut, tendant une main - vers l'intérieur cependant, nigredo dans l'emprise de la ville.

C'est la chute de la bacchanale versus la dépression de celle qui n'arrête jamais - propulsées dans un vortex de luxures, de purges, d'écueils et de cicatrices qui fassent traverser la nuit, et aux appâts assez forts pour faire rappliquer encore, sans retenue, absorbant les conséquences, en s'offrant la prime de rester en vie.

Date de sortie : 14 avril 2017.