Fred Thomas - Changer

Le routier indie originaire d'Ann Arbor, MI et désormais établi à Montréal livre un neuvième album solo qui traite des tumultes, des réflexions et des lueurs qui découlent de revirer sa vie de bord.

Par moments

Fred Thomas est une sorte d'épitomé du lifer indie-rock : depuis la fin des années 90, il a piloté plusieurs groupes (nommément le projet indie-soul Saturday Looks Good To Me, en plus d'avoir été membre de His Name Is Alive et Chain & The Gang), a opéré plusieurs micro-labels (Westside Audio Laboratories, hereforeveralways, Ypsilanti Records, Invisible Friends + Life Like, en plus d'avoir fait paraître des albums sous Polyvinyl et K Records), a enregistré ou réalisé des disques pour d'autres (dont Tyvek, The Hive Dwellers et Priests) en plus de diffuser son projet solo dans différentes avenues DIY ou plus appuyées depuis 2002 (il en est à environ 9 albums, entre CD-R en édition limitée et rayonnement international par des canaux établis, c'est un peu un aria à calculer).

En 2015, après plus de la moitié d'une vie de labeurs variés, son précédent album All Are Saved lui a valu une nouvelle percée critique. Suite à sa parution, Thomas a tout reviré de bord : a quitté le 9 à 5 (une tout de même chouette situation, comme critique pour Allmusic.com), s'est marié et est déménagé à Montréal avec sa femme, qui venait y étudier. Écartant la possibilité de se trouver un job comme il est pas bilingue, ce temps nouveau et vaste et libre lui a donc permis de méditer sur ses années passées et de se concentrer full pine / à temps plein sur son projet solo.

Fred Thomas se tient devant une autoroute.

Fred Thomas à Montréal - Photo : Jimmi Francoeur.

Couler en probation

Changer est façonné de la découverte de ce temps-là, celui qui permet de penser au temps, celui du sens et des significations. Thomas continue d'y développer son rock de flux de conscience, une apparence automatique qui couve du pas pire labeur, afin de déployer l'idée sans la saisir, lui laisser la vivacité du moment.

En 2016, Thomas dévoilait sur Bandcamp Minim, une collection de 30 idées, fragments et esquisses d'une minute en vue de la production de Changer. Et son horaire montréalais dégagé lui a aussi permis de plancher longuement sur des pièces electro/ambient, dont 3 se retrouvent en pastilles sur l'album. De l'élagage dans de la pléthore, donc, pour en venir à un résultat qui a l'avenante bigarrure de l'album culte.

Faire le tour

Le temps s'acharne aussi dans les textes (Thomas a d’ailleurs pris la peine d'annoter certaines de ses paroles sur Genius), obsédant par les altérations causées et perçues. À travers les gymnastiques mentales qui viennent dans la vague solitude de l'air conditionné, Thomas explore les moments subtils qui collent plus longtemps qu'on ne le supposerait, la fugacité qui rattrape, « those left behind feelings, those student loan feelings, those D.U.I. feelings, the phones-about-to-die feelings ».

Il ressasse ce qu'il a fait, ce qu'il aurait pu faire, le peu que ça changerait, comme de se dire qu'il aurait voulu répondre à des siffleurs street punks d'Olympia : « Man, I’m probably a couple years younger than your father / And I’ve traded in any chance at stability for this community of people who, like / Know what Black Flag is, or whatever. » Et c'est toujours à la fois contemplatif, embarrassé, agile et drôle : si c'est un ouvrage ardu de s'extirper de la linéaire fatalité de l'horloge et du calendrier, on s'ambitionne à penser circulairement, d'une shot, condamné et salutaire, misérable et sauvé, morose et hilare à la fois.

Les gloires de base

Avec un éventail d'approches aux quelques failles nécessaires et aux moments de gloire péremptoires, via des échafaudages de quête de sens qu'on ramène à des émotions de base, de sondes pour connecter dans le bassin des expériences et des éléments pour se façonner une catharsis, Changer apparaît comme un outil, une patch pour un bout de chemin : sorte d'abrégé personnel assimilable avec des riffs grisants pour continuer d'avancer et presque tenir de quoi, des signifiants communs et quelques coussins pour empoigner un peu de réconfort et avoir un appui par moments, et un désir d'urgence et de compréhension pour checker qu'on est toujours vivants.

Un album magnifique, en somme : pour la propulsion songeuse autant que parfois joviale et/ou comique de sa quête, pour son obsession du temps qui passe autant que son intemporalité - comme un classique d'une autre époque - et pour sa capacité à exalter à tout moment.

Date de sortie : 27 janvier 2017.