Julien Sagot - Bleu Jane

Déjà à l'époque de Karkwa, avec son timbre vocal caverneux, ses vers évocateurs et ses musiques bariolées flottant entre chanson française, rythmes exotiques et peintures surréalistes, Julien Sagot avait un univers musical définitivement personnel. Son troisième disque solo, Bleu Jane, collige un appétit créatif évident et des années d'expérimentations en une suite de chansons volcaniques, à la fois mystérieuses et chatoyantes.

Illustration de la pochette : Julie Robinson.

Forêt équatoriale

Bleu Jane commence et termine comme Valse 333 : dans une turbulence, une cacophonie qui n'a jamais connu de début et ne connaîtra pas de fin. On saute à pieds joints dans une fauverie, pour être abruptement relâchés sur une rive marécageuse. Entre les deux, on voyage dans toutes sortes de bayous et de forêts équatoriales, sans jamais se sentir enseveli.

Sagot s'entoure encore une fois de François Lafontaine – dont le solo déglingué de Vacille crie la présence, de Robbie Kuster, de Mishka Stein et du réalisateur de Valse 333 Antoine Binette Mercier, mais il fait aussi appel à plusieurs voix extérieures. Parmi elles, de sensibles touches de violon et d'erhu, son cousin chinois, une harpe, un clavecin, des bols tibétains et un riqq, un instrument de percussion moyen-oriental, contribuent à la riche palette sonore de l'album sans l'alourdir.

Mais Julien Sagot a aussi toujours eu un flair pour la mélodie, et quelques vers d'oreille cohabitent avec de surprenantes lignes qui supportent des vers qui sinon s'étireraient (Bleu corail électrique, Ombres portées). Autour des œuvres de Exing Saông se démarque ironiquement par sa structure carrée et équilibrée, enivrante mosaïque de scènes surréalistes.

Arrêts sur image

L'auteur s'amuse avec la structure et change abruptement de métrique pour appuyer son propos, faisant de ces arrêts sur image de véritables petits voyages. Bleu corail électrique passe de bossa tranquille à fiesta caribéenne après l'évocation textuelle dudit courant électrique, avant de se conclure sur ses premiers rythmes. Étrange chemin dont la répétition peut devenir épuisante.

Le disque est porté par le bagage de percussionniste de Sagot, une force rare qui donne énormément de couleur aux chansons. Bien que la guitare électrique domine Désordre et désordre, c'est sur le captivant rythme boiteux et haletant de la batterie que repose la passion qui est évoquée dans le texte.

Les mots qui pourraient se terrer sous les tirades de cordes, des synthés trafiqués et de percussions fouineuses ne forcent jamais leur présence et sont entourés de grandes zones de lumière. Sagot écrit comme un photographe qui s'empare d'un instant et le dépose sur pellicule. Il rapporte la beauté d'une trace d'ombre passagère, l'instant de la brûlure dans Bleu corail électrique, celui de la falaise dans Vacille. C'est le regard porté sur l'événement qui fait l'action, quelques mots qui esquissent bien assez les contours de ses émotions.

« J’use l'essieu d'un vaisseau de feu qui gravite // Dans ma radio bleue Isaac Hayes en granit // Sur la route de l'Est électrique », Désordre et désordre.

Très intime

La chaleur de la voix de Sagot et son appui caractéristique sur les consonnes sont souvent exacerbés avec une deuxième voix chuchotée. Toujours un peu mystérieuses mais aussi entourées d'un grand calme, les chansons deviennent ainsi très intimes.

On rencontre la fameuse Jane du titre en fin de disque, sur une piste frénétique qui conclut une traversée peuplée de traits féminins – la musique, les ombres, les places, les femmes et les voix qui l'accompagnent : Frannie Holder (Random Receipe, Dear Criminals), Marie-Christine Roy (Les évadés), Erika Angell (Thus Owls) et Carmel-Scurty-Belley (ex-PASSWORDS). Dans Les sentiers de verre, elle devient un songe étourdissant à grands renforts d'effets de filtre et de réverbération.

L'univers de Julien Sagot est assez dense et ne plaira peut-être pas à tous, mais il vaut certainement le détour et ne cesse de mûrir. Au centre des larges palettes sonores et rythmiques de Bleu Jane dorment des images hors du temps, des chansons ont pris du corps et assument leur tendance au foutraque. En brassant les mots comme des marées fortes et imprévisibles, elles ne rendent les accalmies que plus touchantes.

Date de sortie : 30 mars 2017.