La Carabine – Chasser ses démons

En marge d’une scène hip-hop montréalaise particulièrement friande des mouvances trap américaines, La Carabine se démarque avec une esthétique crue et sans compromis. Grâce à Chasser ses démons, un exceptionnel premier album en carrière, le duo obtiendra sans doute le succès qu’il mérite.

Photo de couverture : pochette de Chasser ses démons.

Originaires de Longueuil, Filion et Dominick Dom Polski se sont rencontrés vers la fin des années 1990 en faisant du skateboard tout près de l’école secondaire Jacques-Rousseau. En pleine adolescence, ils ont fait le saut dans le musique chacun de leur côté : le premier a accumulé les projets rap et hardcore, et le deuxième a joint les groupes hip-hop A.B.C. (Artists Branded Criminalz) et Dernier Akt.

En 2006, ils se sont revus après avoir repris contact sur Myspace, émettant la volonté d’un jour joindre leurs forces afin d’élaborer un projet musical collaboratif. Sept années se sont finalement écoulées avant que La Carabine ne se forme officiellement dans un studio à Longueuil, à deux pas de l’école où ils avaient fait connaissance.

Portrait de profil en noir et blanc des deux rappeurs dos à dos.

Filion et Polski - Crédit : Patrick St-Arnaud.

En janvier 2015, le groupe, qui formait alors un trio avec le producteur JQuaid, a fait paraître son premier EP À corps perdu. Loin de générer un énorme engouement, ce mini-album s’est toutefois frayé un chemin sur les ondes des radios alternatives montréalaises et a permis au groupe de se produire sur quelques scènes en province.

Hommage au hip-hop des années 1990

Devant le départ précipité de leur compositeur, Filion et Polski se sont retroussé les manches afin de renouveler sciemment leur proposition artistique. Brillant résultat de ce concluant foisonnement créatif, durant lequel Polski aura été amené à échantillonner des bruits de porte, des vibrations de peigne à cheveux et des sons à la radio, Chasser ses démons carbure aux rythmes francs, aux bruits dissonants et aux échantillons lugubres.

Fans invétérés de l’esthétique rap new-yorkaise des années 1990, les deux complices en présentent une version actualisée et y intègrent une énergie punk décapante, qui se manifeste à la fois dans le flow acéré de Filion et la direction musicale brute de Polski.

Le ton est donné avec Vitamine, entrée en matière lo-fi à la rythmique discordante et à la mélodie jazzy épurée. Même genre de contraste ingénieux sur Cassette, pièce rehaussée par le surprenant flow virulent d’Alex Erian, chanteur de la formation deathcore Despised Icon.

Derrière cette signature minimaliste se cache toutefois une évidente ingéniosité. À la manière d’un certain RZA sur le mythique premier album de Wu-Tang Clan, Dominick Dom Polski travaille tous ses sons de façon très méticuleuse, créant ainsi des ambiances prenantes comme sur Love & Hate et la pièce titre.

D’autres fois, le producteur se permet de surcharger un peu plus ses productions afin d’obtenir un rendu plus incisif. C’est le cas sur les impressionnantes Touche du bois, qui n’est pas sans rappeler l’approche abrasive de Run the Jewels, et Poudre d’escampette, qui flirte avec la musique actuelle et électroacoustique.

Textes acerbes et humoristiques

À l’image de leur musique et de la scène rap qu’ils vénèrent, Polski et Filion livrent des textes acerbes et saisissants, parfois allégés par des pointes d’humour et des références culturelles. Particulièrement nostalgiques dans la première moitié de l’album, ils se rappellent leurs débuts en skateboard, l’époque du rap « avant la mode du do-rag » et les batailles « YO » contre punks, évoquant par la bande les vitamines Flinstones, les tartines de marmelade et les cadenas en U.

Moins porté vers le passé, le sprint final de l’album dévoile des pièces volontairement abstraites et absurdes (Cassette, Willing, Touche du bois), sur lesquelles les deux acolytes s’en donnent à cœur joie en multipliant les jeux de mots et les assonances. Beaucoup plus sérieux, le récit de Billy The Kid témoigne avec humilité de la peur et des réticences qu’entretiennent les rappeurs à devenir adultes.

La chimie entre les deux artistes s’avère d’ailleurs significative tout au long de l’album. Sur la même longueur d’ondes, Polski et Filion offrent ici une œuvre concise, homogène et fignolée à point.

Et si jamais Chasser ses démons ne réussit pas à percer le cercle parfois impénétrable de la scène hip-hop locale, il trouvera sans doute son public ailleurs.

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