Mononc' Serge - Mononc' Serge 2015

Pour son neuvième album solo de compositions originales, 17 ans après Mononc' Serge chante '98, Mononc’ Serge, ce caressable grand baveux, renoue avec la tradition des chansons pamphlétaires de revue d'année.

Retour au pamphlet

Suite à son départ des Colocs en 1995, incendier l'actualité en chansons fut l'une des salves créatrices de Mononc' Serge. Une vitrine hebdomadaire sur les ondes de CIBL, la radio communautaire de Montréal, lui a permis de regrouper ses meilleurs coups sur les albums Mononc’ Serge chante '97 et [...] chante '98, et de donner un coup d'envoi à sa carrière solo.

Ce sont deux autres vitrines qui nourrissent une part de la genèse de Mononc' Serge 2015 : de l'automne 2014 à l'hiver de l'année éponyme, L'oncle chantant chroniquait de ses vices et ratoureux favoris, d'abord mensuellement sur les ondes de Musique Plus dans le cadre de feu Ce show... Avec Mike Ward, puis aussi via des capsules vidéo pour le portail web trouble.voir.ca. La majorité des treize chansons de l'album ont d'abord été rodées ou même enregistrées chez l'un ou l'autre, et tant mieux pour ces tours de chauffe non subventionnés par le CALQ.   En phase avec son catalogue solo, Mononc' score des points Putumayo en pigmentant ses textes de mélodies connotant les musiques dites « du monde », entre la saudade hawaïenne d'Hostie de bonne smoke, le swing manouche de Les séparatistes et les guitares arabisantes ad hoc de L'ayatollah Couillard. Des choix eurythmiques qui soutiennent ses propos caricaturaux, appuyant, dans l'exemple de cette dernière chanson, l'allégorie d'une dictature dans un Québec convaincu par Allah.

L’actualité c’est plate, aussi bien la gonfler

L'une des forces de ce baveux barde, c'est d'étirer sa sauce, de lapider un sujet précis sur une toune de temps, pour finalement ajouter de la fabulation au pamphlet afin de gonfler le propos jusqu'à des proportions caricaturales. D'un Gilles Vigneault devenu un imam qui chante « Gens du pays, étam-d'islam » sur l'idoine L'ayatollah Couillard, à Stephen [Harper] qui donne le « droit le vote aux muffins [du] Tim Horton['s] » sur Stephen Harper (eh), l'orfèvrerie satirique de L'oncle chantant dévoile, de plus, des rimes qui apparaissent toutes indiquées dans leur surréalisme.

Engrangeant ainsi plusieurs coups fumants, nommément les susmentionnés, Charlie Hebdo, Coupe Couillard, Hostie de bonne smoke, Les séparatistes, Corrompu, L'ebola à Saguenay et L'état islamique (ça va très bien, donc, avec les leitmotivs marqués de l'Islam et de Couillard), MS2015 faiblit avec Des questions, qui écorche gauchement et sans propos précis, et Fait très divers, dont la pourtant sympathique et vaudevillesque collaboration avec Pépé rappelle un peu trop la bancale chanson humoristique du duo Crampe en masse, aboutissant à une finale scatologique qui n’est pas la plus étoffée du catalogue sergien.

Un avéré retour à la forme

Après des apex d'écorchage blagueur (i.e. Maman Dion, Noël est un jour comme les autres et autres Le gala de l'ADISQ) et quelques albums un peu plus en montagnes russes, on retrouve ici une suite de chansons plutôt constantes dans leur propension à vilipender, et unifiées dans leur direction artistique. C'est un disque scabreux, drôle et conscient (c’est Mononc’ Serge, han), qui semble cependant encore plus collé sur l'actualité que ne pouvaient l'être Chante '97 et […] '98. Il vieillira peut-être un peu rapidement, donc, mais fesse en capitaine dre là.

Sans se réinventer à chaque parution, Mononc' a le mérite d'essayer ben des affaires, ne serait-ce que pour se stimuler lui-même, et sûrement itou pour surprendre l'auditeur. Sur son antépénultième, Ça c'est d'la femme, plutôt que d'écrire la musique, il avait couché ses paroles sur des compos de son guitariste Peter Paul. Pour accoter la grasseur des riffs peut-être, la plupart des textes n'étaient pas très émincés non plus, et leur manquait la subtile insolence qui fait la force de l'idoine chansonnier, ce qui en a probablement fait l'épisode le plus faible de sa discographie. Deux ans plus tard, il rappliquait avec l'efficace, scintillant et acoustique Pourquoi Mononc' Serge joues-tu du rock n' roll, qui laissait présumer que ÇC'ED'LF n'était qu'un détour. Le fan avisé et pas complètement moron constatera donc que le souffle y est toujours, et que MS2015 poursuit dans la fine lancée de son prédécesseur, réaffirmant la force du verbe idiosyncratique et de la plume capable, tranchante et ludique de l'un des rares Québécois à faire de la chanson engagée, une chose à la fois éclairée et amusante.