Philippe B - La grande nuit vidéo

Philippe B est sans doute trop jeune pour qu’on puisse nommer sa musique comme étant un classique de la chanson québécoise et peut-être devrions-nous attendre qu’il gagne en âge avant de le consacrer icône de la chanson afin d'éviter qu’on range son répertoire sur une tablette comme un monument. On ne devrait pas, mais on le sent aussitôt qu'on se joint à La grande nuit vidéo : Philippe B fait partie des grands.

Plus qu’un album conceptuel, la cinquième galette de Philippe B réussit à construire trois grandes choses. D’abord un filon solide, précis, qui nous amène dans une histoire qui n’est pas la nôtre, mais à laquelle on désire immédiatement assister. Ensuite, une puissante évocation amoureuse déclinée sous un nouveau jour, en laissant de côté tous les aspects ringards du thème. Et, finalement, une sélection d’images grandiloquentes qui s’imposent à nous en beauté au son des instants instrumentaux qui s’approprient sans peine le chapeau de la musique de film. Au cas où ce n’est pas clair, La grande nuit vidéo est un grand album.

Le manitou

Si Ornithologie la nuit (2014) se présentait comme un album plus dense avec un fil conducteur parfois imprécis, La grande nuit vidéo, quant à elle, nous cueille à l’aurore et nous laisse aller jusqu'à l’aube, une fois qu’on a été proprement bercé, voire guéri, par la douceur habitable de l’album.

Conçu avec Philippe Brault (basse), Guillaume Ethier (batterie) et tout un orchestre, La grande nuit vidéo est écrit, composé, arrangé, réalisé et enregistré par Philippe B. Il nous présente d’abord son Explosion, exploration métaphorique du moment où l’on ferme les yeux dans un film.

Sortie/Exit nous laisse entendre Laurence Lafond Beaulne (une première fois de trois chansons). Mention spéciale aux éléments de rimes jamais forcés et tellement adéquats :  « Et je suis seul sur le coin / De Louis-Hébert à faire semblant de rien » et un peu plus loin « Moi je suis seul dans mon coin / De l’univers à faire semblant de rien ». Louis-Hébert et univers sont si beaux ainsi en parallèle.

Autoportrait (sans lunettes), l’une des pièces les mieux fignolées de l’album s’amène comme une énumération de scènes de films qui culmine en une analogie entre le flou dû à l’alcool et le flou dû à la myopie. Comme sur la totalité de l’album, les mots glissent parfaitement, évoquant ici la perte d’équilibre des corps :  « Redonne-moi une gorgée / Faut pas qu’on gaspille les vertiges / La beauté des corps en perte d’équilibre / Et quand le manège s’arrête… / Je suis un gars tout nu qui cherche ses lunettes »

Debra Winger, La saison de tous les dangers, Rouge-gorge et Je t’aime, je t’aime s’enchaînent en référence à des films, oui, mais présentant aussi des mélodies solides qui se font dépouiller, puis plus habillées par la suite. La mélodie n’est pas qu’un terrain pour y insérer le texte; les deux se répondent et s’emboîtent. Philippe B invente un nouveau langage.

Le renouveau des choses simples

Au fil des chansons, l'artiste donne tort à tout ceux qui croient que tout a déjà été dit. Et avant de conclure sur l’enveloppante instrumentale Les disparus, il nous raconte cette nuit vidéo avec la chanson titre : une histoire de tous les jours. Simplicité désarmante : « J’me souviens pu  / Comment tout ça a commencé / J’me souviens qu’on était sortis / Pour se changer les idées / T’en souviens-tu ? »

C’est un travail de maître que Philippe B a accompli sur cet album que l’on doit écouter d’un bout à l’autre, sans interruption ni mélange. L’auteur-compositeur-interprète se présente une fois de plus comme un artiste complet qui ne craint pas d’innover et qui trouve toujours une porte encore fermée à ouvrir pour une exploration digne des grands musiciens. Il réussit à rester franc dans le contexte d’autofiction qu’il nous propose depuis ses débuts, constant, mais tout en se renouvelant magnifiquement.

Date de sortie : 12 mai 2017.