1948 d'Érick d'Orion et Martin Tétreault : Mise en abîme

1948, c'est la date à laquelle le compositeur et chercheur français Pierre Schaeffer commence à parler de « musique concrète » en expérimentant avec des sons qu'il capte puis manipule, permettant aux « bruits » de gagner une valeur musicale. Presque 70 ans plus tard, des bruits devenus musique sous la main de compositeurs de musique concrète sont transformés à nouveau par les compositeurs québécois Érick d'Orion et Martin Tétreault, dans une sorte de mise en abîme historique.

Photo de couverture: Pochette de 1948. Crédit : Érick d'Orion.

À l'origine des sons

Inspirés par une compilation sur les racines de la musique électronique que venait de s'acheter d'Orion, les deux compositeurs ont travaillé à partir des fichiers qu'elle contenait ainsi que d'empreintes de disques de musique concrète qu'avait déjà fabriquées Tétreault. Platiniste et concepteur sonore, Martin Tétreault travaille principalement à partir du tourne-disque comme objet sonore ainsi que de disques reconstruits. Le Groupe de Recherches Musicales (GRM), fondé par Schaeffer, l'avait donc invité à se servir de sa collection pour produire une nouvelle oeuvre à l'occasion du 50e anniversaire du centre.

Empreinte de disque. Crédit : Martin Tétreault.

Empreinte de disque suite au processus de la colle. Crédit : Martin Tétreault.

« Il a mis de la colle sur les disques et l'a laissée durcir, ce qui a créé des empreintes, des négatifs de disques avec tous les débris et les artefacts de la poussière qui était présente sur les originaux, explique d'Orion. » Posées à nouveau sur une table tournante, ces matrices de vieille musique électronique sont jouées à l'envers, soit l'aiguille voyageant de l'intérieur vers l'extérieur, puis altérées via la console au point où il est impossible d'en reconnaître la source. « Tout ce que tu entends c'est des ersatz de musique électronique, mais à l'envers », s'enthousiasme d'Orion.

D'Orion, de son côté, modifie ses fichiers audio à partir d'un logiciel, puis introduit « des sons de no input mixing board, donc du feedback de console, des oscillateurs… »

Martin Tétreault devant ses platines et Érick d'Orion devant sa console

Martin Tétreault et Érick d'Orion - Crédit : Marc-André Lefebvre.

Arrière petits-fils

Si les deux compositeurs se basent sur une source précise, ils ne suivent pas les dix commandements de la musique concrète à la lettre, à commencer par le fait que leur performance est le fruit d'improvisations, alors que Michel Chion décrivait la musique concrète comme un « art des sons fixés ». « Pour beaucoup d'académiciens c'était un peu vulgaire, l'improvisation, mais pour moi c'est super stérile de penser que les sons sont fixés et qu'il ne faut plus que ça bouge, estime d'Orion. Il faut dire par contre que ces gens-là étaient pris avec des outils qui étaient très exigeants, et que ça pouvait leur prendre cinq minutes pour fixer un nouveau son, donc ils ne pouvaient pas vraiment improviser, tandis que nous on fait tout ça live. »

À l'époque, les manipulations se faisaient principalement sur disques et bandes magnétiques, soit en coupant et recollant des morceaux ou en modifiant la vitesse et la direction de lecture, soit électriquement en filtrant les fréquences. Les compositeurs de musique concrète sont perçus comme les pères de l'échantillonnage et de la techno. Ainsi, « 1948 est une descendance directe des techniques et des stratégies qui sont typiques des musiques concrètes et électroniques, mais on ne peut pas dire qu'on fait de la musique concrète », commente Érick d'Orion, qui se considère plutôt comme un arrière-petit-fils.

Si l'enregistrement fixe un moment d'improvisation, les compositeurs ont décidé de ne sortir 1948 qu'en fichier audio, dématérialisé. « C'est sûr que d'un point de vue conceptuel ç'aurait été cool d'avoir un vinyle. On parle de vieille musique électronique, Martin joue avec des vinyles et on travaille avec des enregistrements. Mais c'est beaucoup trop cher ! », explique d'Orion.

Écouter en 1948

Malgré tout, 1948 est pensé pour être écouté du début à la fin, et pas sur la lecture aléatoire. Les quatre (longues) pièces (Para, Par-delà, Rundfunk et Labyrinthe, tous des mots pigés aléatoirement dans le chapitre sur les musiques électroniques et concrètes du livre La révolution musicale) s'enchaînent de façon à ce qu'on ne sorte jamais de l'ambiance dans laquelle on est plongés.

Car qu'est-ce que ça donne tout ça ? Des craquements, des hiss, des buzz, des sons divers et mouvants, des images sonores d'électricité, à écouter toutes barrières ouvertes pour se laisser transporter. Tétreault et d'Orion sont ici assez doux comparativement à d'autres projets – Érick d'Orion présentera notamment une performance à partir de disques de Heavy Metal au FME. 1948 n'est pas un disque grand public, mais pour peu qu'on se laisse bercer par les ambiances qu'il propose, il peut devenir un véritable voyage intérieur.

Érick d'Orion et Martin Tétreault - 1948 (K o h l e n s t o f f), en ligne depuis le 19 juin