Alexeï Kawolski : Dix fragments d'urgence

Au moment de l'élection de Donald Trump, certains mélomanes ont tenté de se faire rassurants en rappelant que les années Reagan (1981-1989), également marquées par une peur bleue de l'immigration, ont aussi donné le coup d'envoi pour le mouvement hardcore. À Montréal, en 2016, c'est du côté de l'électro-acoustique que la première réaction musicale se fera entendre : le lendemain de l'élection fatidique, Alexeï Kawolski mettait en ligne Politics EP, une compilation de dix pièces enregistrées dans l'urgence.

Crédit Photo de couverture : Miles Rufeld.

Ironiquement, le pseudonyme attribué au projet d'électronique live d'Alexis Langevin-Tétrault porte justement une couleur étrangère. Alexeï Kawolski comme l'altérité, celui qui arrive avec un regard nouveau et critique, et aussi pour sa consonance russe. Aux débuts du projet – 2009, Alexis, passionné de littérature, était plongé dans les lectures de Dostoïevski et attiré par « l'énergie, la démarche de création, et le regard singulier » de ses confrères écrivains.

Alexeï Kawolski, de profil dans le noir.

Alexeï Kawolski. Crédit : Caroline Campeau.

Un acte de résistance

En parcourant la page bandcamp et les 25 albums et EP de Kawolski, on s'aperçoit rapidement que la politique et la société nourrissent le projet : une citation de Camus, un disque qui s'appelle Insurrection, une pièce nommée après le programme secret du gouvernement américain MK Ultra, une autre nommée Wake up now, un disque dédié « à tous ceux et celles qui se tiennent debout, écoutent leur cœur et assument leurs opinions. »

Alexis Langevin-Tétrault est un transfuge de la sociologie, retourné à l'université en électro-acoustique après la déception de l'expérience d'un milieu qui ne lui permettait pas d'avoir l'impact qu'il espérait. « Oui, Kawolski est vraiment un acte de résistance, dira-t-il. J'ai transposé en musique ce que je n'avais pas réussi à satisfaire en sociologie. À chaque fois que je fais un album avec ce projet-là c'est comme un spasme, un trop plein d'idées, une réaction directe à un événement politique ou économique qui nous est imposé. C'est une lutte contre l'apathie et le défaitisme que j'essaie de transmettre à l'auditeur. » Son triptyque (Re)construction (2013) incarne le moment charnière où Langevin-Tétrault a décidé de faire passer la musique à l'avant-plan.

La pochette du ep Politics, une peinture abstraite dans les tons de brun, vert et rouge

Pochette du EP Politics - Crédit :Alexis langevin-tetrault.

Aussi fou que cela puisse paraître, Politics EP a pris forme en une nuit, la fameuse nuit du 6 novembre 2016. « J'ai ouvert le robinet et c'est sorti vraiment rapidement. » Son étincelle d'origine, par contre, a jaillit quatre mois plus tôt de la collision du hasard et de la fatalité : ce 14 juillet 2016, Alexis devait être à Nice au moment où un camion-bélier a été conduit dans la foule. « J'étais en France tout de même à ce moment-là, et j'ai eu toutes sortes de discussions avec des gens qui avaient des propos d'extrême droite. Ça m'a fait réagir fortement. »

Dégradation concrète

Kawolski compose en construisant des réseaux d'interconnexion entre différentes machines : synthétiseurs modulaires, micros-contact et autres capteurs, ordinateur. Lorsqu'un réseau fonctionne, il donne naissance à un disque, soit plusieurs pièces créées avec ledit système, généralement de façon assez live, c'est-à-dire sans faire beaucoup de montage par après. Musicalement, Politics EP est assez varié dans son genre : des pièces d'électronique parfois noise, souvent glitch, généralement hachuré et plutôt mélodique. Pas trop de bruit blanc, mais un enchevêtrement de sons qui se répondent et se confrontent aidés de divers effets de spatialisation.

Pour Kawolski, ces « idées musicales présentent dans mon imaginaire des affinités conceptuelles ou perceptives avec des thématiques non-musicales qui me font réagir émotionnellement. » Bref, pour lui, ces émotions ne peuvent se transmettre qu'à travers la musique.

Exemple ? La pièce Damage Control, nommée selon son impression générale de la dernière élection américaine. « Je voulais recréer musicalement ce sentiment de tension et de catastrophe imminente. Techniquement, j'ai choisi de travailler avec des outils qui risquaient à tout moment de s'autodétruire. La pièce est construite sur un système de feedback sonore que je tente de contrôler en temps réel afin d'éviter de tomber dans le chaos musical. »

Autre exemple, la pièce Wrong, dont la source sonore initiale ralentie, hachée et modifiée est en fait une crise d'un enfant de six ans. « j'[y] applique différents traitements de dégradation afin de créer une masse sonore abrasive. Le titre et le propos sont en lien direct avec les déclarations de Donald Trump et ma perception sa personnalité. »

Les pièces sont courtes : de 27 secondes à 6 minutes 36, la moyenne se situant – à l'œil – autour de 2 minutes 30. Alexis Langevin-Tétrault aborde Kawolski comme du punk ou de la pop, dans un format plus concentré qui lui permet de circonscrire ses idées. Dans le cas de Politics EP, cette « grande densité d'information en peu de temps » incarnait aussi un état d'urgence et d'anxiété. « J'ai jeté les pièces trop longues qui détonnaient. Je vois l'EP comme une grande pièce de 30 min à forme ouverte. »

Un côté blé-entier

Nommé au Gala GAMIQ de 2013 à 2015 pour l'album expérimental de l'année avec Kawolski, également guitariste et membre de projets plus "populaires" comme Recepteurz et Destaël, Langevin-Tétrault se promène allègrement entre ce qu'on a autrefois présomptueusement qualifié de haute et basse culture, se nourrissant de l'un et de l'autre.

De plus en plus, c'est la performance qui prend de l'espace dans son travail, notamment avec son projet QUADr, qui met en scène des roues de vélo. « La performance est fondamentale pour moi, premièrement parce que j'ai beaucoup de plaisir à faire ça, mais aussi parce que je trouve que d'avoir quelqu'un sur une scène qui fait des gestes et utilise des codes qu'on connaît est une façon intéressante de communiquer cette musique-là. Ça permet de présenter ça dans des contextes de musique populaire et pas uniquement dans des festivals qui présentent de la musique hyper pointue, parce que l'intérêt de faire de la musique c'est de la faire circuler et de rencontrer des gens. »

À la fin décembre, Alexis Langevin-Tétrault s'envolera pour l'Italie afin de présenter sa pièce pour huit haut-parleurs Dévorer l'espace au Matera Intermedia Festival. À Montréal, on aura la chance de voir plusieurs de ses projets dans les prochains mois, notamment une nouvelle performance audiovisuelle solo, le projet audiovisuel Falaises (avec Guillaume Côté et Dave Gagnon) et la performance Cycle avec le quartet électroacoustique QUADr (avec Lucas Paris, Pierre-Luc Lecours et Myriam Boucher).

On passe le flambeau

Une artiste canadienne à découvrir selon Alexis Langevin-Tétrault : Myriam Bleau.