Arthur Comeau : Une question de feeling

Deux ans après s’être fait mettre à la porte de Radio Radio, le rappeur/producteur néo-écossais Arthur Comeau retrouve une nouvelle famille avec Tide School, un label qu’il lancera officiellement au printemps.

Photo de couverture : Arthur Comeau. Courtoisie Facebook.

Rejoint par téléphone, Arthur Comeau est très enthousiaste.

Le projet de label dont il parle depuis longtemps est sur le point de se concrétiser, et ses nouveaux « poulains » (Young Corleone, Denzel Subban, Mike a Vic et JonahMeltWave) sont pour le moins motivés.

« Ce sont principalement des artistes qui ont écouté du Radio Radio et du Jacobus & Maleco durant leur high school, pis qui ont 19 pis 20 maintenant, explique Comeau. Ce sont des jeunes qui ont faim. »

À la fois label internet et maison de production de clips, Tide School sera lancé ce printemps, et une compilation, la Cute! Mixtape, paraîtra dans les prochains jours.

« C’est une mixtape des cinq de nous autres mis ensemble. C’est pour montrer qu’on fait de la musique dans le bon esprit de s’amuser, dit l’Acadien, qui a composé les beats en collaboration avec JonahMeltWave. Moi, c’est toujours de même que j’ai fait de la musique. The whole is greater than the sum of its parts. Tu mets du monde ensemble pis tu t’amuses ! »

La musique comme une sculpture

Et s’il y a bien une chose qui transparaît dans la musique d’Arthur Comeau, c’est bien l’enjouement.

Moins brut et plus accessible que ¾, Prospare, son deuxième album solo paru l’an dernier, mélange les genres avec un groove chaleureux.

« Moi, je pars avec l’idée que la vie est nice. Je veux mettre de bonne humeur le monde, explique l’auteur-compositeur-interprète qui réside à Meteghan, en Nouvelle-Écosse. Au Québec et même dans toute la francophonie canadienne, on dirait que y’a trop de mélancolie dans la musique moderne, autant dans le folk que le rap. Moi, je veux retourner avec l’esprit festif du vieux temps. »

Arthur Comeau pose sur une plage de galets recouverts de mousse. Il porte un manteau jaune rappelant les manteaux de pêcheurs. Au loin derrière lui, le phare de Halifax.

Arthur Comeau. Crédit : Gilles Maillet.

Festif, certes, mais très loin d’être pop. Complexe, la musique de Comeau emprunte à tous les styles (autant l’électro que le country ou le funk) et repose sur des arrangements expérimentaux audacieux qui, tout comme leurs structures, n’ont pas vraiment d’équivalents dans la musique canadienne actuelle.

« Je vois la musique comme une sculpture. C’est pas le côté technique qui est important, mais l’émotion, indique-t-il. L’ingénieur de son, lui, veut que ça sonne bien, mais moi je veux que ça feel bien. C’est pour ça que y’a plein d’éléments techniques que je bypass. »

Comeau utilise à peu près la même approche intuitive pour ses paroles. Évoquant à la fois des sujets légers comme le bonheur de fumer une cigarette en pêchant et d’autres, plus chargés, comme les dérives d’une société aveuglée par l’argent, les textes de Prospare sont abstraits et ouverts à l’interprétation.

« Au Canada, on s’attarde trop aux lyrics, mais c’est normal de pas tout comprendre, croit-il. L’important, c’est de ressentir quelque chose. Nos instincts peuvent décoder les émotions au-delà du langage. »

« Blacklisté » du Québec à cause de Radio Radio ?

Si en Acadie, et particulièrement à Meteghan, sa musique résonne auprès des gens, Comeau regrette que ses deux albums n’aient pas trouvé le même chemin au Québec, là où Radio Radio commençait à faire un tabac il y a près d’une décennie.

« C’est comme si l’album existait pas, déplore-t-il, reconnaissant toutefois un soutien des radios universitaires. C’est drôle parce que, même à l’époque de Jacobus & Maleco, on avait un peu de retour de Radio-Canada. J’ai l’impression que quelqu’un à quelque part a décidé qu’on allait pas parler de mes affaires. Comme si j’étais blacklisté. »

Le mot peut sembler fort, mais le rappeur persiste et signe. Selon lui, son départ involontaire de Radio Radio pourrait avoir joué sur les perceptions qu’ont les médias de lui.

« Y’a beaucoup de gens à Montréal qui pensent que je suis moi-même parti du groupe, mais c’est faux, confie-t-il. Dès que j’ai remis les mix d’Ej feel zoo et que je me suis fait mettre dehors de Bonsound (NDLR : le label de Radio Radio), j’ai ressenti une vibe bizarre. C’est pour ça que je suis retourné dans mon coin faire de la musique. »

Dans tous les cas, Comeau et ses deux ex-comparses de Radio Radio en étaient arrivés à un point de non-retour. Ce qui commençait à se faire sentir dès la sortie du troisième album Havre de grâce (en 2012) s’est concrétisé à la création d’Ej feel zoo quelques mois plus tard.

« À partir de là, y’a pu rien qui marchait au niveau de la communication, admet-il. Le succès de la machine a fait en sorte qu’il fallait qu’on sorte un album vite, mais moi, je voulais prendre le temps de peaufiner les choses. Ej feel zoo aurait jamais dû sortir comme ça. J’ai pratiquement été forcé de le faire, et je l’ai jamais aimé. Après ça, y’a eu l’idée de faire un album en anglais parce qu’on avait été approuvé par Factor, mais ça aussi, j’étais contre. En gros, j’étais devenu un bâton dans les roues. »

La création avant la business

Même s’il ne se dit pas amer de cette fâcheuse situation, Comeau (maintenant signé sous P572) croit toutefois que son ancien groupe aurait pu avoir un tout autre destin musical. « Au moment où ils m’ont mis à la porte, j’étais sur le bord de ramener Timo », dit-il, à propos de l’ancien rappeur de la formation, qui a quitté après le premier disque.

Il évoque aussi le malentendu : « Eux, on dirait qu’ils ont eu peur que je quitte le groupe parce que je faisais plein de projets de mon côté… mais Radio Radio, c’est mon bébé ! C’est même moi qui a trouvé le nom!  Tout ce que je voulais, c’était poursuivre sur la voie de Havre de grâce, en collaborant avec plein d’artistes qui viennent de partout. Mais je pense que le business prenait toute la place pour eux… »

Arthur Comeau pose devant une voiture garée devant la vitrine d'un restaurant de sandwichs sous-marins.

Arthur Comeau. Courtoisie Facebook.

Reste que le destin fait bien les choses. Avec sa nouvelle mixtape et, de surcroît, son troisième album solo Planet Clare, prévu pour la fin 2016, Comeau donne vie à toutes ses ambitions musicales sans mettre « des bâtons dans les roues » à quiconque.

« Mon album va être rempli de collaborations incroyables, dit-il, nommant des artistes acadiens très hétéroclites, notamment le chanteur country Georges Belliveau. Le but, c’est d’amener mon village à un niveau planétaire en montrant que, chez nous, il n’y a plus de frontières entre les styles. »

« Après ça, j’ai l’intention de revenir un peu à Montréal, prévoit-il. Je vais venir essayer de m’enlever de la blacklist. »

Retrouvez Arthur Comeau dans l'épisode de BRBR le Conquérant à Halifax !