End Of The Weak : le dernier bastion de l'impro

Si les battles font indéniablement partie de la culture hip-hop, les joutes d'improvisation ont perdu du gallon depuis une quinzaine d'années, au profit des combats d'insultes préparées. Or, l'impro permet de développer des qualités fort appréciées chez un rappeur, et le chapitre montréalais du tournoi mondial End Of The Weak ne manque pas d'y faire appel dans trois de ses cinq jeux afin de dénicher le emcee le plus complet pour l'envoyer en finale mondiale. Avant d'en discuter avec l'un des organisateurs, B-Brain, BRBR vous propose un petit détour par l'histoire des joutes hip-hop, question de bien vous préparer à monter sur l'arène.

Photo de couverture : logo de End Of The Weak.

Rhymer pour exister

Les grandes lignes de l'histoire du hip-hop sont connues : au milieu des années 70, dans un quartier du Bronx déchiré par les tensions sociales et raciales, les jeunes revendiquent la rue en branchant leurs systèmes de son dans les circuits électriques des réverbères municipaux. Avec Kool Herc comme ambassadeur, les deejays créent ainsi la trame sonore d'un mouvement social et culturel qui verra naître le breakdance, puis le rap. Invités d'abord pour chauffer le public, les emcees prennent une place de plus en plus importante dans le cercle, le faisant réagir à coup de boutades et de mots d'esprit.

 Il s'agit d'écritures faites à la main sur un morceau de papier pour la block party du 11 août 1973, fait par Cindy Campbell, la soeur de Kool Herc. Les demoiselles payaient 25 sous, les hommes 50.

Flyer de ce qui est considéré comme le premier Block Party de l'histoire, fait par Cindy Campbell, la soeur de Kool Herc.

Des joutes verbales improvisées dans lesquelles les rappeurs devaient se montrer réactifs, rythmiquement forts, intelligents et corrosifs, se sont ainsi rapidement développées. « Dans un contexte de dénonciation des inégalités, la maîtrise de la parole était une arme redoutable tant sur le plan politique que musical », explique Marc-André Anzueto, co-fondateur de l'émission de radio Ghetto Érudit, qui fête ses dix ans d'existence cette année.

Cette réaction n'est pas sans rappeler celle des esclaves africains qui, interdits de parler leur langue natale, se servaient de chants et de métaphores pour faire voyager des informations à l'insu de leurs maîtres, ainsi que l'histoire des griots africains, qualifiés de gardiens et pourvoyeurs de connaissance.

Dans son article Joutes de freestyle - faut-il rimer ou bien se moquer ?, Ricardo Indig Teperman (Université de Sao Paulo) soulève que les défis d'improvisation font partie de l'histoire de nombreuses traditions, en Sicile comme chez les indigènes de Trobriand en Nouvelle-Guinée et au Brésil.

Comme le souligne Marc-André Anzueto, les rappeurs ont continué à accorder de l'importance à cette expression spontanée. « Tous les emcees reconnus du golden age des années 1980 et 1990 (Biggie Smalls, Nas, Wu Tang etc.) étaient capables de spit une impro mélangée avec des textes pré-écrits dans une entrevue radio ou en concert. »

De l'impro aux battles préparés d'avance

La tradition des joutes verbales est demeurée partie intégrante de la culture hip-hop. À Montréal, la Ligue d'improvisation Hip-Hop du Québec (LIHQ) a connu une brève mais marquante existence au milieu des années 2000 avec un concept combinant jeux en équipe, emcees et danseurs. Quelques années plus tard, les soirées 11chek ont survécu quelques années en arrangeant des duels entre les rappeurs qui se présentaient à chaque mois.

« C'était rendu compliqué d'attirer des artistes de qualité, explique l'animateur de Ghetto Érudit Benoît Beaudry, alias B-Brain, alors juge puis organisateur des soirées 11chek et aujourd'hui l'un des organisateurs du End Of The Week, chapitre Montréal. Les WordUP! Battles prenaient beaucoup de place avec leur nouveau format de battle non improvisés. »

En cherchant à renouer avec l'impro tout en ayant l'idée de s'éloigner du match d'insultes, B-Brain et ses collègues Vulguerre, Delta et Caimani ont découvert le mouvement mondial End Of The Weak. Né au début des années 2000, End Of The Weak a aujourd'hui des cellules dans 14 pays : États-Unis, Canada, France, Suède, Ouganda, République Tchèque, Italie, Suisse, Angleterre, Irlande, Belgique, Espagne, Afrique du sud, Allemagne. L'an dernier, pour leur quatrième saison, c'est B-Brain et son équipe qui ont accueilli les champions de chaque pays à Montréal.

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B-Brain anime la finale mondiale de l'édition 2015 d'End Of The Weak. Crédit : David Léonard.

Les jeux

Pour « trouver le emcee le plus complet », End Of The Weak tient quatre éditions dans lesquelles s'affrontent cinq emcees, plus une qui confronte les deuxièmes meilleurs de chaque édition. Les cinq finalistes se rendent à la finale nationale, et le champion québécois s'envolera en Suisse le 29 octobre pour la finale mondiale.

Chaque édition compte cinq épreuves, dont deux que les rappeurs peuvent préparer : un texte de 16 mesures et un a capella. Ça se corse pour les trois épreuves d'improvisation : Le Freestyle Bag, dans lequel le rappeur doit improviser à mesure que des objets sont pigés ; le MC vs DJ, dans lequel le deejay essaye de déstabiliser le rappeur en jouant avec les tempos et en utilisant différents instrumentaux ; et Le Cypher, dans lequel les emcees se passent la parole à chaque quatre mesures selon un thème choisi. « On juge les textes, l'originalité, le flow, le charisme et la réaction de la foule », résume B-Brain.

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Res Turner (France), champion mondial du End Of The Weak 2015, brandit un drapeau québécois qui a été pigé dans le jeu Freestyle Bag. Crédit : David Léonard.

« On ne veut pas que les gens s'attaquent, réitère-t-il. Le jeu qui se rapproche le plus d'un battle c'est le MC vs DJ, parce qu'il y a vraiment une compétition entre le deejay et l'artiste, mais c'est drôle, on n'est pas dans l'insulte. Ils sont taquins et vont s’écœurer un peu, mais c'est accepté. Le Cypher est vraiment un jeu collaboratif, parfois en équipe, parfois un contre un. On leur donne un moment pour choisir une thématique et ils vont partir en improvisation C'est un gros cercle où tout le monde rappe à tour de rôle, et ça vient clore la soirée. »

Deux prestations viennent aussi couronner le tout. Maxime Gabriel (Farfadet) ouvrira l'édition du 16 avril, qui se terminera avec un invité surprise.

L'improvisation comme moteur

Un peu moins spectaculaire que les ligues de combat préparé puisque moins axée sur la mise en avant d'un personnage de scène, End Of The Weak attire un public varié qui s'intéresse au hip-hop sous toutes ses formes. « Il y a beaucoup de talents en freestyle au Québec. On veut leur donner une plateforme, une sorte de showcase », affirme B-Brain. À chaque édition, un micro ouvert en début de soirée permet de choisir un concurrent du public qui affrontera les quatre rappeurs invités.

Une affiche du End Of The Weak mettant le rappeur Helmé en vedette

Helmé en sera à sa quatrième participation à End Of The Weak.

Sous les bons rappeurs se cachent souvent des adeptes du battle qui, improvisé ou non, demande un excellent sens de la répartie. Maybe Watson, Ogden, Loudmouth, Monk.e, Joe RCA, Yes McCan, Snail Kid et Koriass ont tous fait leurs armes dans ce genre de soirée.

Helmé (Dézuets d'Plingrés), en sera à sa quatrième participation à End Of The Weak : « EOW m’apparait comme un excellent moyen de « payer mes dues » et de demeurer actif au sein de la scène de rap au Québec. Être emcee ce n’est pas seulement écrire des textes et sortir des albums, il faut également savoir animer et divertir une foule, ce que le EOW aide grandement à pratiquer. Que ce soit en spectacle, à la radio ou simplement dans un cypher entre amis, le freestyle me permet de m’adapter à la situation, ce qui me rend par le fait même beaucoup plus versatile en tant que rappeur. »

Ce n'est pas un hasard : une étude de l’US National institute on deafness and other communication disorders (NIDCD-NIH) a montré que lors d'un rap improvisé, le cortex préfrontal médian, qui gère l'intuition, était particulièrement sollicité, et que les zones qui gèrent la censure et la planification des tâches étaient au contraire inhibées. Ainsi, les rappeurs se placent dans un espace propice à la libération de la créativité. Clairement, un tel entraînement ne peut pas être contreproductif. À vos micros : ça commence le 16 avril au THR-Bar.

L'affiche de la saison d'End Of The Weak 2016: 16 avril, 28 mai, 2 juillet, 13 août, 20 août et 17 septembre au THR-Bar.

L'affiche de la saison d'End Of The Weak 2016