Franglais et recadrage historique : 8 rappeurs d'ici se prononcent

Photo des rappeurs québécois.

Ce qui frappe le plus concernant le débat houleux autour du franglais, c’est l’ignorance dans laquelle se complaisent la plupart des chroniqueurs. Une ignorance ou, plutôt, une mauvaise foi qui se traduit par un refus global d’analyser cette forme d’expression, non pas comme une mode ou le reflet d’une génération assoiffée de bilinguisme, mais simplement comme la base esthétique de toute l’histoire du hip-hop québécois. Effectivement, un recadrage s’impose.

À Montréal, dans les années 80, il était pratiquement inconcevable de rapper en français. Deux raisons fort simples : la forte influence des pionniers américains de l’époque et l’absence de figures de proue en provenance de l’Hexagone. Il aura fallu attendre la fin de la décennie pour qu’un premier Québécois (M.R.F.) revendique fièrement son appartenance au rap francophone.

Avec la montée en popularité de NTM, MC Solaar et IAM au milieu des années 90, le rap d’ici a pris un virage papier carbone en laissant complètement au rancart tout relief québécois. Les LMDS, La Gamic, La Constellation, Dubmatique et cie rappaient dans un français international édulcoré, sans grande originalité.

En réaction, des rappeurs comme Sans Pression, Yvon Krevé, Traumaturges et Muzion ont revendiqué, à l’approche du nouveau millénaire, un rap plus québécois, autant enraciné dans une réalité cosmopolite franglaise que dans un joual cru, brut, sans demi-mesure. Le quatuor de Saint-Michel Muzion a probablement été le plus audacieux dans son mélange assumé d’anglais, de français et de créole, tributaire de ses origines diverses et de sa réalité culturelle unique.

Dès lors, les artistes clés de cet âge d’or du hip-hop québécois ont instauré une base esthétique forte, pratiquement immuable : le rap d’ici allait/devait être véhiculé à travers un joual franglais, représentatif de son caractère québécois, de ses origines multiethniques et de son influence américaine.

C’est donc à se demander pourquoi on fait tout un plat du franglais en ce moment, alors qu’on n'en a jamais parlé en 1999 quand Sans Pression faisait paraître Franglais Street Slang, chanson phare du classique 514-50 dans mon réseau. Surtout, pourquoi les gars de Dead Obies sont-ils coupables d’outrage à la langue française, alors qu’ils ne font que partie intégrante de l’évolution d’un mouvement musical érigeant depuis plus de 15 ans ses propres codes, son esthétique distincte, ses repères historiques?

Simplement parce qu’ils ont pris le franglais comme cheval de bataille et l’ont défendu sur la place publique avec une volubilité soutenue - comme en témoigne la lettre de Yes McCan publiée sur le site du Voir. Mais bon, puisque les vitrines médiatiques qui s’intéressent au hip-hop sont peu nombreuses, voici le point de vue de huit autres rappeurs d’ici sur la question du franglais : ce que cette forme d’expression hybride représente pour eux et son apport global au hip-hop francophone.

Koriass

Photo de presse de Koriass.

Je fais rimer des mots en anglais et en français depuis mes débuts. Pour moi, le franglais, ce n'est rien de nouveau. Sans Pression avait un track qui s'appelait Franglais Street Slang sur son premier album et il en faisait plein. Ceux qui m'ont inspiré à le faire, ce sont certainement Muzion. Dramatik faisait rimer « masse souterraine » et « black Superman » quand j'avais même pas encore frenché une fille. Là, je parle juste du rap, mais le métissage de l'anglais et du français dans le joual québécois, c'est quelque chose de commun. Des expressions qu'on dit tous les jours découlent d'expressions anglophones qui se sont transformées avec le mélange des langues. Une bécosse, c'est le mot « back-house » dit comme un colon francophone. Un pissou, c'est « pea soup ». Deux exemples parmi des centaines.

Je m'affiche ouvertement comme souverainiste depuis longtemps, et je ne vois pas l'utilisation du franglais dans l'art ou au quotidien comme étant une menace pour notre identité. Comme je l'ai mentionné sur ma page Facebook, pour moi, la vraie menace au Québec, c'est la désinformation, la complaisance et l'ignorance qui nous sont crissées dans la face à bout de bras, tous les jours, partout, par les médias, la loto, la pub, le divertissement de matantes. On continue d'entretenir cette culture de la médiocrité qui ramollit les cerveaux parce que le Québécois moyen aime ce que TVA lui dit d'aimer. Le franglais, ce n’est pas menaçant, c'est quelque chose de créatif, d'original, et c'est une caractéristique unique de Montréal, considérant sa situation géographique et sa diversité culturelle et linguistique.

Farfadet

Photo de presse de Fardadet

Le franglais, pour moi, c'est le langage des jeunes Montréalais. C'est un peu le nouveau joual de la métropole. J'aime bien qu'on l'utilise en musique quand c'est bien fait, quand c'est naturel. En revanche, un franglais mal utilisé peut aussi bien scrapper un verse. C'est à double tranchant.

Snail Kid (Dead Obies)

Photo de SnailKid de Dead Obies

1st, pour moi, le franglais est venu assez naturellement, c’est-à-dire qu’il n'y a jamais eu de meeting Dead Obies dans lequel on se serait dit « Ok, faisons du rap en franglais ». Ça allait de soi pour nous, étant donné qu’on avait déjà les références d’ici comme SP, Muzion, K6A, Alaclair… - qui, soit dit en passant, mélangeaient l’anglais et le français bien avant nous.

Personnellement, je pense que les artistes, avec le temps, ont prouvé leur pertinence en tant que messagers et témoins de leur époque/situation sociale et politique… Je pense donc que, dans la mesure où l’œuvre demeure sincère et authentique et qu’elle suscite un débat de société, c'est tant mieux. Dans notre cas, l’utilisation de l’anglais dans une syntaxe française témoigne évidemment d'une génération bilingue qui, bien que québécoise et francophone, est exposée tout autant (sinon plus) à la culture américaine. C’est un rapport honnête de notre situation montréalaise très particulière.

Osti One (K6A, Osti One & DoubleD)

Photo d'OstiOne

En 1999, le groupe Sans Pression lance l’album 514-50 dans mon réseau, qui devient immédiatement une référence pour le rap québécois. Sur ce disque incontournable, vendu à plus de 30 000 copies (selon Wikipédia), se trouve la pièce Franglais Street Slang, une ode au jargon de rue du Montréal multiculturel de l’époque. Sans Pression et ses invités (Comatoze, 01 Étranjj et L’Xtrémist) mélangent alors créole, anglais et québécois pour créer une des pièces les plus mémorables de notre culture.

À l’époque, cette chanson résonnait parfaitement avec notre génération. Une génération abandonnée par un système scolaire dysfonctionnel. Une génération qui créait sa propre identité avec ses propres références culturelles parce qu’elle ne se sentait pas représentée par le système social et médiatique du temps. Une génération multiculturelle, sans point de référence historique, qui voulait écrire sa propre histoire, à sa façon.

Cette histoire est universelle à toute la culture hip-hop : des rappeurs parisiens qui mélangent des expressions new-yorkaises et locales, des Brésiliens qui échantillonnent de la musique tunisienne pour créer leurs mélodies, des Japonais qui portent des chaussures allemandes pour pratiquer leurs routines de breakdance… Le hip-hop est une culture qui glorifie le mélange et l’emprunt. Cette culture n’a pas de frontières et n’est que le résultat de la nouvelle économie mondiale ayant rassemblé des gens de tous les pays du monde dans le même quartier, dans la même école. Sans ces nouveaux points de référence culturels, je crois que le choc aurait été trop grand et que la paix n’aurait pu être préservée.

Ainsi, le vieux système de protection de la langue n’est plus valide depuis des décennies. Ce n’est plus une question d’anglais, ni de français. C’est une question de survie dans un village global de plus en plus petit. C’est une question de laisser la culture suivre son cours naturellement sans avoir peur de créer quelque chose de nouveau, d’innovateur. Contrairement aux petits groupes politiques qui puisent leur source de pouvoir dans des allégeances nationalistes, nous, on s’en câlisse, on vit dans le futur et on va toujours drop du slang 100 % québ.

SP (Sans Pression)

Photo de SP

Pour moi, le franglais, c'est carrément l'identité d'ici, c'est comme ça qu’on parle au Québec. Le franglais et le joual sont des incontournables si tu rappes au Québec. Je pense que le franglais est un plus, même si certains diront que c'est mal parler. Il ne faut jamais oublier qu’ici, c'est la FRENCH AMÉRICA. C’est donc normal et justifié d’avoir un langage propre à nous. Ya dig !?

Maybe Watson (Alaclair Ensemble, K6A)

Photo de Maybe Watson

À mon avis, le débat sur le franglais au Québec manque de bon sens. Je discute de la question avec ma mère et je sors la carte « Radio Radio » : elle me dit tout de suite, spontanément, que ce n'est pas la même chose, qu'on parle ici du chiac, un dialecte pratiqué par un peuple et non seulement par des rappeurs.

C'est pourtant ce que YesMcCan de Dead Obies affirme, soit que le franglais est parlé par une génération - une génération de jeunes vivant à Montréal et dans ses environs. Mais bon, on n'a qu'à écouter une seule entrevue du groupe pour se rendre compte que ses membres ne s'expriment pas en franglais, mais bien en français - contrairement aux Radio Radio, Hay Babies et Lisa Leblanc. C'est tout à leur honneur de faire une distinction pratique entre la langue qu'ils parlent et la « langue » qu'ils utilisent pour rapper.

Ainsi, le franglais n'est pas autant pratiqué qu'il peut le paraître ces jours-ci pour le citoyen abonné au Journal. Les jeunes de nos jours ne parlent pas tous comme Dead Obies. En bon français : « Don’t believe the hype ». Ces derniers auront certainement une influence sur les pratiques langagières, mais elle sera limitée à Montréal et dans ses environs - lieu où le franglais peut prendre sa plus grande expansion grâce à la cohabitation des deux langues. C'est vrai, pour comprendre ou parler le franglais, il faut parler à la fois le français et l’anglais. Il faut aussi être initié au rap pour comprendre les paroles de Dead Obies. Je connais plusieurs personnes parfaitement bilingues qui ne pigeraient rien du tout à l'écoute d'une de leurs chansons.

Je ne veux pas minimiser les impacts négatifs qu'aurait l'introduction d'une si importante dose d'anglais dans notre langue nationale, mais je me demande pourquoi un tel débat ressort à ce moment précis. Je crois que, dans le cas de Dead Obies, on ressent un inconfort qui n'a pas nécessairement/strictement à voir avec leurs expressions, mais bien avec leur attitude générale… La promotion de la créolisation du français est une affaire du rapkeb au complet, mais c'est certain qu'on fera des Dead Obies les boucs émissaires puisqu’ils le revendiquent sur la place publique.

Arthur Comeau (ex-Radio Radio)

Photo d'Arthur Comeau

Le franglais, c'est la vérité. Les anglophones apprennent plus que jamais le français, et les francophones ont moins honte de parler français, so y peuvent baisser les armes contre l'anglais. La musique commence là où la langue s'arrête, et le franglais est la réalité de notre continent, parmi autres pidjin, chiac et créole ou whatever tu veux appeler ça. Chez nous, c'est l'acadjonne qui a intégré de l'anglais dedans depuis le début du commerce avec Boston. Les racines d'un dictionnaire vont t'amener autour du monde et voir toutes ces langues, so j'vois point pourquoi l'anglais est si tant une big deal tout à coup.

Dramatik (Muzion)

Photo de Dramatik

Le français (bas-latin) était un dialecte utilisé par plusieurs au Moyen-Âge et nommé « franceis », qui s’est enrichi par l’apport de normand, de picard, de bourguignon et des autres parlers d’oïl alentours…Oui!  Le Français est né d’un « slang », au nord de la Gaule, un latin vulgaire snobé par le latin du prestigieux colonisateur romain. Et aujourd’hui, un autre roman savon frappe une autre Gaule, le Québec.

Le franglais, comme le créole, est le parler des gens vivants, vivant du Marché Jean-Talon jusqu’aux HLM en passant par le métro Sauvé. Sauvé des eaux comme Moïse, le parler que tu entends sans comprendre a rapidement charmé tes enfants comme quand le déhanchement d’Elvis avait donné des papillons à ta mère. Si ces dernières semaines, les Dead Obies ont été les Elvis de tout ce tollé médiatique, il est bon de vous rappeler le rock & roll - excusez-moi ce terme en angle laid. Il est donc ben bon de vous rappeler que cette roche roulait depuis le devant de la tombe d’une culture linguistique qu’on croyait morte.

Le franglais se parlait avant de se rapper. Cette langue est sortie de la bouche qui parlait créole et n’en avait rien à foutre d’être incomprise dans le bus quand il était temps de passer sans payer, de parler d’une conquête blanche à un autre confrère sans qu’elle ne le sache, de mettre un policier sur une mauvaise piste durant l’identification. Au contraire! Elle riait devant tes sourcils levés.

Le franglais, c’est le nouveau bas-latin.  Quand des animateurs de Salut, Bonjour! se donnent le « pound », tu l’entends. Ton fils l’attend. Si tu veux, brandis la croix si ça l’atteint.  Mais tu ne pourras empêcher l’amour de la langue, même avec un dictionnaire Le petit rubber en latex. Le texto est encore pire à l’horizon, j’arrive même plus à bien écrire comme un scribe du clergé. Pour être franc, j’écris à pleins poumons, les lettres des nobles blessent.

Signé : celui qui t’a introduit le franglais.