Hip-hop francophone : les meilleurs albums de 2016

Si le cortège des meilleurs albums hip-hop francophones n’avait rien de bien trépidant en 2015, celui de cette année s’avère plutôt impressionnant. Rarement a-t-on vu une scène rap aussi forte et vigoureuse. Voici les 10 albums qui ont le plus retenu notre attention.

Photo de couverture : Dead Obies. Courtoisie.

10 - Monk.E – Le gris impérial (Indépendant)

 Pochette de Le Gris Impérial de Monk. E

En mars dernier, le prolifique rappeur montréalais Monk.E livrait Le gris impérial, un habile sixième album solo. Pour l’occasion, il revenait à une formule homogène et concise en s’alliant avec un seul et unique producteur : le talentueux Gyver Hypman, un proche de la famille élargie du Saïan Supa Crew. En découlent des productions empreintes de soul et de jazz, qui respectent l’esprit du hip-hop new-yorkais des années 1990 sans être trop rétrogrades. Critiquant les blocs de béton et le gris ambiant d’une ville totalitaire sans âme, Monk.E donne une profondeur et une ligne directrice étoffées à l’ensemble de l’album.

9 – LaF – Monsieur-Madame (Indépendant)

Pochette de Monsieur-Madame de LaF.

Talentueux sextuor hip-hop montréalais, LaF a visé juste avec Monsieur-Madame, un premier album témoignant d’une chimie naturelle. Présentant un concept ancré dans une routine hebdomadaire étourdissante, parfois déprimante, cette œuvre repose en partie sur l’expertise musicale des deux producteurs Oclaz et Lloyd$, qui volent la vedette à bien des reprises.  Mais même au-delà de cette direction musicale irréprochable, Monsieur-Madame demeure une entrée en matière plus que respectable pour trois jeunes rappeurs ambitieux.

8 – Koriass – Love Suprême (7e Ciel)

Pochette de Love Suprême de Koriass.

Grâce à Love Suprême, Koriass est devenu le représentant probant du hip-hop québécois. Moins intimiste que son précédent Rue des Saules, ce quatrième album, paru en février dernier, évoque le paradoxe intérieur qui nourrit l’ambition de Koriass, un rappeur qui, tout en voulant bénéficier du « love suprême », veut tracer son chemin à sa manière. Toujours aussi à l’aise au micro, le rappeur débite ses rimes avec un flow imperturbable sur des productions empreintes de soul, de jazz et de funk, qu’il a entièrement composées avec l’aide de Philippe Brault et Ruffsound.

– D-TRACK – Message texte à Nelligan (Coyote)

Pochette de Message Texte à Nelligan.

Le Gatinois d’adoption montréalaise n’a rien perdu de sa verve et de sa profondeur sur Message texte à Nelligan, un quatrième album paru au printemps dernier qui a malheureusement passé sous bien des radars. Il propose ici des textes riches aux métaphores fertiles et aux nuances brillantes, s’assurant d’allier constamment forme et fond avec une créativité soutenue. Porté par un groove imparable, cet album profite d’un brillant enrobage soul aux influences funk et jazz, mélangées avec minutie par D-Track et son acolyte Couette Love.

6 - Rednext Level – Argent légal (Coyote)

Pochette de Argent Légal.

Dans un paysage rap québécois qui se prend parfois trop au sérieux, ce premier album du trio montréalais Rednext Level a détonné avec éclat lors de sa sortie au printemps dernier. Misant sur le talent du producteur Tork, qui arpente avec un kitsch assumé le cloud rap, le neo-funk, le house et le dancehall tropical, Argent légal est truffé de petits bijoux accrocheurs auxquels on reviendra pendant encore bien des années. Avec leurs flows théâtraux, Ogden et Maybe Watson (d’Alaclair Ensemble) présentent des textes divertissants, qui restent complexes dans leurs structures, même dans leurs moments les plus absurdes.

5 – Rymz – Petit Prince (Silence d’or)

Pochette de Petit Prince de Rymz.

Dans une année riche en rebondissements pour le rap d’ici, Rymz a pris bien des gens par surprise avec son deuxième album solo, un projet plus abouti et réfléchi que le précédent Indélébile. Loin de faire dans le compromis, le Maskoutain d’origine expose ses réflexions franches et intègres sur les idées préconçues de la vie, remettant en question ses réflexes troubles et ses habitudes de « voyou » avec une puissante poésie imagée. Même si certains refrains plus kitsch agacent, Rymz se tient majoritairement loin du format pop consensuel et tire profit des compositions du talentueux producteur guadeloupéen Gary Wide.

4 – KNLO – Long jeu (7e Ciel)

Pochette de Long Jeu de KNLO.

Plus de 15 ans après ses débuts sur la scène rap de Québec, KNLO a enfin fait le saut en solo avec Long jeu, un premier album solo officiel qui fait suite à ses nombreux projets connexes et instrumentaux (la fertile épopée KenLo Craqnuques en tête de liste). Mélomane indéfectible, le rappeur et producteur d’Alaclair Ensemble embrasse les musiques fondatrices du hip-hop et flirte avec les éléments qui cisèlent actuellement le style. Autrement, le Montréalais d’adoption livre des textes impressionnistes, porteurs de judicieuses réflexions sur la pauvreté, la drogue et la criminalité.

3 – Alaclair Ensemble – Les frères cueilleurs (7e Ciel)

bilan2016_alaclair

Revitalisés par leurs projets solos, les six acolytes d’Alaclair Ensemble proposaient, en septembre dernier, un quatrième album plus cohérent et homogène que le décent mais discordant Toute est impossible. Animé par le groove imparable du soul et du funk, le producteur Vlooper s’amuse à déjouer constamment les attentes de l’auditeur avec des structures de chansons irrégulières, menées par des transitions fluides et ingénieuses. Au micro, les rappeurs continuent de cultiver l'ambiguïté en remaniant leur lexique bas-canadien et en multipliant les clins d’œil à des anecdotes internes, aussi incompréhensibles qu’intrigantes.

2 - Dead Obies – Gesamtkunstwerk (Bonsound)

Pochette de Gesamtkunstwerk de Dead Obies.

Moins de trois ans après avoir secoué l’ensemble de la scène hip-hop québécoise avec Montréal $ud, Dead Obies présentait en mars dernier l’ambitieux et touffu Gesamtkunstwerk, un deuxième album qui, en plus d’être à la hauteur, atteint des sommets d’ingéniosité, notamment en raison de sa formule partiellement live. Avec leurs flows polyvalents, davantage mélodieux, les cinq rappeurs proposent des clins d’œil à l’essai La société du spectacle (de Guy Debord) et offrent des textes bien ficelés qui, à défaut d’être toujours significatifs, impressionnent par leur complexité phonétique. En tant que chef d’orchestre producteur, Vnce crée un contraste dynamique en mélangeant le côté brut des pistes live à celui plus lisse des bandes studio.

1 – Brown – Brown (7e Ciel)

Pochette de l'album homonyme de Brown.

Album d’exception qui mise autant sur la forme que sur le fond, Brown a amené un vent de fraîcheur au hip-hop québécois à sa sortie en janvier dernier. Mûri à point, ce premier album du trio père-fils devenu quatuor en cours d’année (en raison de l’ajout officiel du vétéran producteur et DJ Toast Dawg) mélange les genres et les époques avec un épatant souci du détail. Les deux frangins Snail Kid et Jam y font l’apologie de la différence et de la nuance, à travers une quête identitaire et artistique qui rejette toutes formes de purisme. Malgré le rayonnement limité qu’il a obtenu, Brown traversera l’épreuve du temps et deviendra, un jour ou l’autre, un classique unanime du genre.

BONUS : EPs et MIXTAPES

Plusieurs autres parutions hip-hop francophones ont marqué l’année 2016. Côté EPs, difficile de passer sous silence les derniers B K L L O Y D (Dans l’vide), L’Amalgame X Of Course (Le prix du funk), Plante Carnivore & Ghost Kid (Daydream), LeDud3 (Tape à lunettes), Les 13 Salopards & SDRNR (Trendsetters), Dézuets d’Plingrés (Inédits vol. 3), 100poussantrapkeb (100PRK vol.1) et, bien entendu, Loud Lary Ajust (Ondulé). Mention aussi à l’excellent Petit Love de Koriass, paru en décembre 2015.

Certaines mixtapes ont également retenu notre attention, notamment  celles d’Obia le Chef (Paranoïa vol. 1), Enima (MMS vol. 1), Lost & White-B (En noir et blanc), Izzy-S (SPLR) et Arthur Comeau avec la bande de son label Tide School (CUTE).