Lomax de Betty Bonifassi : Retrouver le coeur

Surprise! Betty Bonifassi nous arrive avec le deuxième volet de sa relecture de chants d'esclaves, un projet qu'elle a entamé avec son premier disque solo en 2014. Quatre des huit chansons qui composent ce nouveau volume se trouvaient déjà sur Betty Bonifassi, mais elles apparaissent complètement métamorphosées sur Lomax. Épaulée par le très sensible Jesse Mac Cormack, la fougueuse chanteuse à la voix habitée a délaissé les électroniques pour offrir aux mélodies un habillage blues rock qui fait honneur à leur puissance inhérente.

Photo de couverture : Betty Bonifassi.

Ces chants, elle les a retrouvés sur les enregistrements du célèbre ethnomusicologue Alan Lomax, qui a parcouru le sud des États-Unis, les Caraïbes et plusieurs endroits en Europe pour collecter des bouts d'histoire. Il est aujourd'hui possible de voyager à travers plusieurs de ces archives originales sur les sites de l'Association for Cultural Equity et de The American Folklife Center. On peut par exemple y entendre O' Berta chantée par des prisonniers du Mississipi State Penitentiary à la fin de 1947, chanson que Betty Bonifassi a reprise sur ses deux albums.

Entrevue avec celle qui présente son album comme un « hommage à la force de résilience, la dignité et à la beauté des esclaves Africains déportés en Amérique à des fins de main-d'oeuvre. »

Ton disque s'appelle Lomax, mais tu sembles faire référence particulièrement à Alan Lomax et non à son père John, qui travaillait aussi dans le même sens. Pourquoi ?

C'est en rapport au travail de la famille Lomax, parce que si tu creuses bien ils étaient trois patriarches à avoir pris l'initiative d'aller enregistrer la tradition du monde, un monde qui passait d'un monde plus tribal à un monde plus industriel. Et eux en tant qu'ethnomusicologues ils avaient catché ça. C'est la famille Lomax et monsieur Pete Seeger, qui lui a été anobli par la reine britannique, carrément – maintenant on l'appelle Sir Pete Seeger. Il a fait un album qui s'appelait Negro Songs of Protest, et toutes les tounes de Champion que je chantais étaient là-dedans.

Voilà pourquoi je l'ai appelé Lomax, parce qu'il y a trois générations d'hommes, que oui effectivement je me suis basée sur les archivages d'Alan Lomax, mais je n'ai pas voulu différencier les hommes. À l'heure du sampling leur travail est indispensable. Mais Alan c'est le seul qui a enregistré ça, fait des tounes de ces expériences-là, a filé des tounes de ses recherches à Leadbelly et Woody Guthrie. Nina Simone aussi a pris une chanson mais elle a carrément changé le texte, elle a gardé la mélodie, c'est Rosie, que je fais aussi et que Plaster avait fait il y a quelques années. C'est un des chants d'esclaves les plus célèbres. Je ne l'ai pas faite sur le premier parce que Plaster l'avait faite, mais c'est une de mes préférées, une des premières que j'ai découvertes.

Voilà ce qui se passe avec cet album parce que ça peut paraître surprenant. Au départ je voulais faire des bonbons, parce qu'on demande beaucoup d'être présent sur les réseaux sociaux car c'est une façon d'exister. Je n'ai jamais voulu, même à 20 ans, mettre mon physique en avant, donc j'ai voulu donner des bonbons avec ce que je sais faire le mieux, ma musique. Et évidemment il m'était venu l'idée de faire quelque chose avec Jesse [Mac Cormack] parce qu'on s'était rencontrés et que j'étais tombée en amour musical avec lui. C'est un garçon vraiment spectaculaire. On a travaillé ensemble et on s'est dit « Tant pis, il va faire 33 minutes et ça va être un album. » Je suis très fière du Lomax. Très très fière.

Ça fait longtemps que tu travailles les chants d'esclaves. Comment sont-ils arrivés dans ta vie ?

Ma grand-mère est Serbe, et lorsque je la regardais faire la cuisine elle me racontait toutes les histoires des empires, parce que les Balkans du Sud, l'ex-Yougoslavie, ont été sous les empires ottomans. Donc ma grand-mère et toute ma génération en Serbie ont été les esclaves des empires et ça m'a toujours intriguée. Et j'ai toujours été fascinée par la musique africaine.

J'ai fait la découverte de ces chants-là dans le cadre d'une recherche qu'on m'avait demandée de faire pour une pièce de théâtre. Je partais à Boston parce qu'il n'y avait pas internet en 1998, pour écouter du stock et lire des textes, car on m'avait demandé de trouver des field songs des années 30, et je suis remontée plus loin. J'ai entendu dans ces chants-là Nina Simone, Marvin Gaye. Je me suis dit « OK, ça vient de quelque part, voilà où est le lien entre la polyphonie africaine et le blues ».

Mais le groupe Ram Jam, qui a fait la chanson Oh Black Betty qui a été un hit dans les années 70, n'a jamais dit que c'était un chant d'esclaves. Black Betty c'est un chant d'esclaves qui date de 1850 et quelque chose. Un black Betty, c'est les wagons qui emmenaient les esclaves des endroits où ils dormaient aux endroits où ils travaillaient. Black Betty et Black Women étaient des termes secrets pour parler de ces wagons.

Alan Lomax a été enregistré dans les Caraïbes et en Europe, et tu parlais de l'histoire de ta famille. As-tu pensé à prendre des chants d'esclaves d'ailleurs ? Pourquoi être restée aux États-Unis au début du 20e siècle ?

Parce que les années 20 sont un tournant. Aux États-Unis il y a eu une réelle forme de libération des esclaves qui était de plus en plus palpable, on a commencé à parler de Noirs riches dans la région de Saint-Louis où est né Miles [David]. Son père était dentiste, et son grand-père est un des premiers hommes très riches de Saint-Louis parce qu'il a eu l'intelligence de devenir le comptable des Blancs. Donc il s'est passé quelque chose, puisque le 13e amendement de Lincoln n'avait pas suffit.

Il a fallu qu'on attende 60 ans avant de voir des cas réels de libération d'esclaves, et ce qu'on ne sait pas et qui est formidable c'est que les premiers qui ont fait ça concrètement, c'est-à-dire donner une terre, un travail et une lettre de libération aux esclaves, c'est les Québécois. À travers ces chants-là, de champ en champ, les esclaves se donnaient le chemin pour se sauver par Détroit pour aller au Québec. C'est la raison pour laquelle on trouve des gens métissés par exemple au Nouveau-Brunswick ou à Terre-Neuve. On leur foutait la paix là-bas car il n'y avait personne et on voulait que la région se développe. Et les Africains, esclaves déportés, s'entendaient super bien avec les Amérindiens, de ce qu'on sait. Il y a très peu de choses écrites là-dessus.

C'est un sujet excessivement vaste, voilà pourquoi ça m'a intéressée. Et d'un côté j'ai une grand-mère Napolitaine qui ne racontait les horreurs de la deuxième guerre mondiale, elle était encore traumatisée par ça et n'était pas capable de ne pas en parler, et de l'autre côté ma grand-mère Serbe qui était plus dure, parce que c'était un peu comme ici des grandes familles, des grands hivers froids, elle a été orpheline très tôt donc elle a du s'occuper de ses sœurs. Ma mère l'a eue à la dure et elle me racontait l'histoire des empires avec la radio où ils passaient la tradition de tous les Balkans, de tout le Moyen-Orient, de Grèce, Albanie, Turquie, jusque là. Faut pas oublier qu'on vient tous de l'Afrique et qu'on est devenus blancs parce qu'on est allés dans des endroits où il y a moins de soleil.

Portrait noir et blanc de Betty Bonifassi.

Betty Bonifassi

Depuis le temps que tu travailles les chants d'esclaves, j'imagine qu'ils ont fait leur chemin à travers toi.  Tu dois les approcher différemment aujourd'hui ?

Ben évidemment ! Dans ma tête les chants d'esclaves ce n'est pas fondamentalement pour amener la douleur, c'est pour les sortir de la boue. Leur mettre un écrin sublime autour. Que ces gens-là étaient extrêmement brillants et puissants et qu'ils ont fait peur aux Blancs qui se sont joué de leur docilité. Et je crois qu'on ne leur a pas encore fait nos excuses. Mon message est fondamentalement humain. C'est un travail que je fais, ce n'est pas un album pour faire un album. Je ne pourrais pas en faire un sur un état d'âme. Je veux faire un album sur une situation et créer un monde autour pour passer un message. Sur les esclaves j'ai d'autres pensées, j'aimerais faire un film, un livre interactif que j'aimerais entrer dans les musées. Comme disait madame Christiane Taubira, il y a trois états qui se sont mis d'accord pour faire le commerce des gens. Il ne faut pas que ça se reproduise. Comment on a pu laisser faire ça ?

Pourquoi avoir repris plusieurs des mêmes chansons ?

C'est pour montrer la diversité de ces chants-là. De toutes les chansons qu'il y a sur les deux albums j'ai au moins neuf versions différentes dans mes archives. Mais complètement différentes : mélodie, groove, verse. Donc j'ai pris quatre chansons de l'ancien en les faisant complètement différemment, et j'ai fait quatre nouvelles.

Par rapport à ça, tu disais en entrevue à Sylvain Cormier en 2014 que Lomax avait réussi à ne pas dénaturer ni déshumaniser ces chants-là. Comment a-t-il fait pour ne pas les dénaturer ?

Il les a simplement mis texto tel qu'ils ont été enregistrés avec tout ce qu'il y avait autour comme sons, donc la pression, la tension dramatique du contexte dans lequel elles existaient. Pour le seul album qu'il ait fait, Prison Songs, sorti en 1998 chez Universal, il a mis tous les noms de tous les esclaves qui ont chanté en dessous de chacune des chansons. Et tout l'argent de cet album est allé aux descendants de ces gens-là. Voilà comment il les a respectés.

Un violoniste et un guitariste jouent sur une galerie. Photo par Alan Lomax.

Bob et Miles Pratcher, captés par Alan Lomax au Mississipi en 1959.

As-tu pensé justement faire un livret dans la tradition musicologique, avec toutes ces informations-là ?

Si un vinyle sort ce serait ça l'idée. D'aller mettre les codes secrets, les languages, tout ce que je n'ai pas pu mettre sur les deux premiers albums à cause des restrictions de place, d'argent. Mais c'est légitime, on ne vend plus d'albums alors on essaie d'avoir un minimum de dépenses dessus.

Lomax a enregistré des mélodies nues…

J'avais un génie avec moi qui s'appelait Jesse Mac Cormack et je n'en suis toujours pas revenue; je lui faisais écouter huit mesures de la réédition, ça prenait 30 secondes et il me sortait un riff de la mort et on partait. J'adore jammer, c'est là que j'ai appris la musique : on part et on ne sait pas où on s'en va, il y a des choses qui se passent dans ta tête, c'est de la musique vivante. Donc on a construit les chansons comme ça sans ordi, chez moi, avec ma guitare pourrie, elle n'a jamais sonné aussi bien de ma vie cette guitare. Et on est arrivés en studio, les gars ne savaient même pas ce qu'ils allaient jouer, et on a fait ça en quatre jours. C'est un élan. La mélodie m'inspirait tout le reste de la toune.

Mais est-ce que tu as eu peur de les dénaturer, justement ? Il y a toute la question de l'appropriation culturelle dont on parle beaucoup.

Je sais, je sais, je me suis beaucoup posé la question. Mais tu veux que je te dise ? La seule chose dont je suis convaincue c'est que j'ai vraiment un cœur honnête. Et j'ai un cœur extrêmement respectueux. Et jamais Ô grand jamais je me serais permis de prendre ça si je n'avais pas une vision de beauté. De révéler la beauté et la force de résilience de ces gens-là, tabarnak man on ne leur arrive même pas au bout de l'ongle d'orteil. Et ça ça m'inspire pour l'avenir; je pense à un monde qui est drivé comme ça.

J'espère un monde intelligent, groundé, où il n'y aura plus de fantômes. Nous on ne fait qu'avaler nos vieux fantômes. En Europe ça pète les plombs, on n'a rien réglé, on n'a pas grandi. Il n'y a rien de vieux dans ce continent, c'est sclérosé. Il y a beaucoup plus d'espoir ici que là-bas malheureusement.

Et tu sais où j'ai eu la confirmation que ce que je faisais était correct ? Je me suis fait proposer de faire une performance à la soirée du 50e anniversaire du discours de Martin Luther King en 2014. Les trois églises baptistes de Montréal avaient été invitées, et il s'avère qu'un des prêtres avait été le relationniste de presse de Martin Luther King et qu'il avait corrigé le fameux discours. Au bout de deux jours de travail avec ce monsieur je lui ai posé la question : « Que pensez-vous du fait que moi je m'attaque à ce sujet-là ? » Et lui m'a répondu de but en blanc : « Madame, c'est un honneur que vous le fassiez, car nous on ne chantera plus jamais ces chants-là. »

Alors à partir de ce jour-là, je me suis dit quiconque, même une personne de couleur noire qui en bout de ligne a beaucoup plus de légitimité que moi de parler de ça… je ne me sentirai pas mal, à cause de ce jour-là.

Ces chants-là étaient souvent entonnés en boucle pendant vraiment longtemps, des heures parfois. C'est un peu une propriété fondamentale de la chanson que d'être très répétée, comme pour les ragga… le fait de les réduire à une chanson de trois minutes…

Tout à fait, c'est un mantra qui est supposé nous faire accéder à un état de résilience ou à un état méditatif et qui se décante en plusieurs possibilités, on ne sent plus la douleur, on sort carrément de son corps… Moi j'ai lu des témoignages de gars qui disaient « On se regardait travailler. On était morts de rire. »

C'est un état méditatif qu'on retrouve dans beaucoup d'endroit qui sont très ancestraux. Donc le ramener à trois minutes c'est le ramener accessible à tout le monde. L'idée c'est de montrer à quel point ces refrains-là sont des vers d'oreille, ils ont 250 ans et tu grooves encore dessus. L'idée c'est d'y mettre un écrin qui lui est mérité, car en écoutant une archive ce n'est pas très clair pour tout le monde. Je n'ai rien inventé, sauf quelques couplets, puisque ces chants étaient des refrains répétés pendant 18 heures. Et ils changeaient les histoires dans les refrains et se passaient des mots secrets.

La pochette du disque Lomax de Betty Bonifassi

Pochette de Lomax. Crédit : Marie-Claude Meilleur.

Il y a les Marjo's qui chantent avec toi sur ce disque. Est-ce que c'était une volonté d'avoir un chœur exclusivement féminin ?

Absolument pas. Mais en bout de ligne, après réflexion je me suis dit « mais quelle beauté de répondre à ces chœurs qui étaient exclusivement des chœurs d'hommes, par des chants de femmes ! » Je n'y aurais jamais pensé par moi-même. Les Marjo's sont d'excellentes chanteuses, mais ce sont aussi des comédiennes et elles sont capables d'incarner un groupe comme un instrument. Ce ne sont pas des choristes, elles sont quasiment au même niveau que moi. C'est un instrument qui me répond.

Pourquoi avoir fait un album plus organique, blues-rock, contrairement au premier qui était plus électro et orchestré ?

Je trouve que c'était bon de partir de la coquille et de retrouver le cœur. Retrouver le bayou. Le tribal, l'abandon, la liberté, la permission, le droit de faire tout ce qu'ils veulent. La rencontre avec Jesse a été très pertinente, et le premier disque, pour moi, était trop chargé. Il y a une part du premier qui m'a échappée de par l'implication de quatre cerveaux. Aucunement j'en suis déçue. J'aime beaucoup ce premier album, je le trouve complètement fou et funky, mais ce deuxième-là s'en va directement dans le cœur de mon histoire. Il part à l'intérieur de chacun d'entre nous, dans la beauté et la douleur, et les deux en même temps nous créent un état d'équilibre. Je trouve que j'ai une chance inouïe d'être entourée des musiciens avec qui je suis. Moi personnellement j'ai jamais atteint un état d'intimité comme ça.

Et aussi, Angélique Kidjo m'a fait remarquer que le fondement de la musique africaine c'est le question-réponse, et il n'y en a pas sur le premier, c'est juste moi qui me réponds à moi-même ! Dans le deuxième c'est plus clair, le premier est plus colérique, plus tellurique. Là les premières fleurs et les premiers fruits sont arrivés. C'est une pensée qui veut grandir, et je trouvais que c'était beau de continuer. La famille Lomax a répertoriée des milliers de chansons, je pourrais faire trois albums sur eux que je ne serais pas hors sujet.

Betty Bonifassi : Lomax (L-Abe)
En magasins depuis le 4 mars 2016