Lost : l'exemple à comprendre 

Depuis la parution du sombre et frappant Bonhomme pendu (chapitre 2) en décembre dernier, Lost est sans contredit l'un des phénomènes de l'heure sur la scène hip-hop montréalaise. Grâce à sa plume cinglante et intelligente, le Camerounais d'origine rejoint un public de plus en plus large. Entretien avec la révélation de 23 ans, quelques heures avant son spectacle du 14 avril dernier au Skills à Montréal.

Vendredi vers 19h, l’ambiance est agitée coin Mont-Royal et Saint-Laurent. Devant le Skills, une vingtaine d’adolescents s’agglutinent et font la file, canettes de bière ou de boissons sucrées fortement alcoolisées à la main. Pour un spectacle hip-hop ralliant une dizaine d’artistes, cette ponctualité a de quoi impressionner.

Quand Lost arrive au pas de la porte, près de quatre heures avant le début de sa prestation, les nombreuses têtes se tournent. C’est que, pour une rare fois, les jeunes fans de moins de 18 ans ont la chance de voir en personne l’un de leurs rappeurs préférés du moment. « Quand on donne l’occasion aux jeunes de venir nous voir en spectacle, ils remplissent la salle », explique Lost, une fois entré dans l’étroite et rébarbative loge. « C’est un public fidèle qui me suit beaucoup, alors je me fais un devoir de participer à des événements de la sorte. »

Il n’y a pas que les adolescents qui soient intéressés par la musique de Lost. Cumulant des millions d’écoutes sur Spotify et Youtube, le rappeur qui a grandi à Cartierville, quartier du nord-ouest de Montréal, a lui-même été surpris par l’engouement qu’a généré sa plus récente mixtape. « Je pensais que ça allait interpeller quelques personnes, mais pas plus que ça », dit-il, humble.

De toute la vaste scène de ce qu’on appelle à tort ou à raison le street rap montréalais, Lost se démarque habilement, notamment en raison de la qualité de son écriture. D’emblée, la richesse du concept de son binôme Bonhomme pendu en fait foi. « Quand j’étais jeune, je jouais toujours au jeu du pendu à l’école », raconte-t-il, avant d’établir un parallèle entre sa vie et les règles de ce jeu. « En ce moment, je suis rendu au stade où il me reste une chance, où je ne peux plus me tromper de lettre, car j’ai fait trop d’erreurs. Je n’ai pas le choix d’exceller, de marcher droit. Dans le chapitre 2, la pression est encore plus forte, car sur la pochette, je tiens le bras de quelqu’un d’autre. Ça met l’accent sur la loyauté et sur le fait que, même si je traverse une mauvaise passe, je ne dois pas lâcher les gens qui sont là pour moi. »

lost2

En découlent des textes partagés entre l’espoir et le fatalisme, là où l’ego trip côtoie le doute et les remises en question. « Je me demande constamment si je vais réussir à m’en sortir et si ce genre de rap peut marcher au Québec. Y'a des matins où j’me lève et où je suis fatigué et découragé, confie-t-il. J’aimerais parfois écrire des trucs plus légers, mais je suis pas capable de faire les choses autrement. Pour moi, il doit y avoir un certain sens, car j’ai des choses à dire. Je ne suis pas quelqu’un qui m’ouvre facilement aux gens, alors le seul moyen que j’ai de pouvoir sortir ce que j’ai à l’intérieur, c’est comme ça. »

« Dans la vie, il y a deux types de personnes, poursuit-il. Il y a ceux qui, en voyant un trou, vont décider de le contourner et de ne pas sauter dedans, et il y a ceux qui, comme moi, doivent tomber dans le trou pour comprendre qu’il y en avait un. »

Tergiversations

Pour Lost, ce trou a pris la forme d’un chemin sinueux depuis ses débuts en tant que rappeur au milieu de l’adolescence. Initié au hip-hop français par le rappeur Ryan, le Montréalais a eu la chance de faire ses premières armes derrière le micro à peu de frais grâce à une initiative de la maison des jeunes de son quartier, qui avait établi un partenariat avec une compagnie de cellulaire pour le développement d’un studio.

Alors qu’il découvre Booba, La Fouine, IAM et autres canons du genre, celui qui s’affiche sous le nom de JBZ rencontre une légende du hip-hop québécois : le seul et l’unique Dramatik.
« Disons que ça a bien commencé, se souvient-il. C’était l’un de nos intervenants au studio, et on a fait des ateliers d’écriture ensemble. Il m’a aidé à développer mon style, en me montrant la force des rimes multisyllabiques. »

Au tournant de la décennie actuelle, l’adolescent forme le collectif 5sang14 avec quelques amis (notamment ses fidèles alliés MB et White-B) et enregistre nombre de chansons qui ne quitteront jamais le studio. Après quelques mois, la situation se complique :
« C’est devenu complexe, car la maison des jeunes a instauré des règles comme l’interdiction de dire des mauvais mots. Pour nous, c’était absurde qu’on en vienne à censurer notre seule façon de nous exprimer. Ça ne servait plus à rien. »

« On a donc quitté la maison des jeunes, en essayant de trouver d’autres studios. Le premier truc qui nous a frappés, c’est qu’il fallait payer, dit-il, sourire en coin. Puisqu’on était des passionnés et que le 9 à 5 ne nous avait jamais intéressés, on a utilisé un autre chemin… C’est précisément là que la route a tergiversé. »

Après un premier clip en 2013 et quelques autres avec son collectif l’année suivante, le rappeur amorce un séjour en prison pour des raisons qu’il désire garder confidentielles. En cour, toutes ses vidéos sont visionnées, et chacune de ses paroles, retranscrite. Rude, le mode de vie qu’il dépeint dans ses chansons dérange l’ordre public.

Une fois libéré, le Camerounais doit vivre avec des conditions strictes, notamment celle de ne plus s’allier sous la bannière 5sang14. « Pendant six mois, j’ai réfléchi à comment j’allais revenir, raconte-t-il. J’ai décidé de retourner à la source, de tout refaire de A à Z. Pour ça, fallait un nouveau concept, un nouveau caméraman, un nouveau studio et, surtout, un nouveau nom. »

Ainsi naît l’alter-ego Lost : « Ça représente une période noire durant laquelle j’ai fait un paquet de choses qui vont à l’encontre de mes convictions et de mes valeurs. Lost, c’est quelqu’un qui s’est perdu en route. »

Dépassant rapidement le cap des 100 000 vues, son premier clip 3-0 a mis la table pour la sortie du premier chapitre de Bonhomme pendu à l’automne 2015. Malgré un rayonnement modeste, cette mixtape a donné le ton à En noir et blanc, un projet collaboratif avec son camarade White-B qui a recueilli un impressionnant succès quelques mois plus tard.

Phénomène hip-hop bien de son époque, Lost mise grandement sur les clips pour agrandir son public, ce qui lui réussit bien jusqu’à maintenant. Contrairement à bien d’autres acteurs du milieu street rap de la métropole, il évite les mises en scène trop extravagantes : « On veut rester authentique, car on ne croit pas aux personnages. On ne montre pas de montagnes d’argent, de superbes autos, de superbes femmes… On reste dans la discrétion, car de toute façon, on est au courant qu’on est surveillés par le milieu policier. »

Sans glorifier le milieu dans lequel il a évolué, l’artiste en dresse un portrait réaliste. « Je suis l’exemple à comprendre, et non celui à suivre », résume-t-il avec intensité en introduction de Bonhomme pendu (chapitre 2). « Moi, je ne fais qu’expliquer des faits réels. Si ce n’est pas moi qui le fais, ce sera quelqu’un d’autre, relate-t-il. Malgré tout, je me sens concerné par l’incidence que peuvent avoir mes propos, car j’ai un fils. Je sais que son éducation passe d’abord et avant tout par les parents et la famille, et non pas par Internet ou la musique. J’ai été jeune moi-même et, si j’ai posé des actes, c’est pas parce que j’ai écouté du 50 Cent, mais bien parce que je voulais le faire.»

Bonhomme pendu (chapitre 2) - en vente sur iTunes

Cerbère - nouvelle mixtape avec Lost, MB et White-B - disponible en mai