M pour Montréal : de vitrine à festival

Cette année, le Festival M pour Montréal offrait un hybride entre la fonction de vitrine commerciale sur laquelle il s'est bâti, et festival de musique traditionnel à la Pop Montréal. La programmation officielle, destinée aux oreilles des délégués internationaux, se tenait mercredi et jeudi soir ainsi que jeudi et samedi pendant la journée, mais le plus gros de la programmation était pêle-mêle un peu partout dans la métropole, obligeant les spectateurs à faire des choix.

Photo de couverture : logo de M pour Montréal.

Programmation officielle, jour 1

Des différents panels programmés pour les délégués (Un concert à la fois : étude de cas pour une tournée sans tracas, Être son propre patron : trucs et leçons de ceux qui le sont, Gagner sa part des marchés : les labels indépendants prennent le pouvoir, Tables rondes avec les superviseurs musicaux…), nous avons pu assister à celui, optimiste, sur l'état du journalisme musical, et à celui nommé Échantillonner Montréal : comment la ville a alimenté un nouveau courant électronique, avec les producteurs Lunice, Sinjin Hawke et Jacque Greene, dont seulement le premier habite encore la ville.

La conférence a commencé avec 30 minutes de retard en raison d'un retard dans l'horaire des délégués, et bien que la discussion fût intéressante, il est malheureux de constater que le sujet n'a pas vraiment été creusé. Pour un tel sujet, il aurait été pertinent d'inviter un musicologue comme modérateur. Dommage pour les personnes du public qui ont déboursé 15$.

Dans les journées de jeudi et samedi, les délégués ont pu découvrir Ria Mae, The WILD!, HIGHS, Kennedy Cult, Attica Riots, Ascot Royals, Pierre Kwenders, Paupière, Laurence Nerbonne, Safia Nolin, Philippe Brach et Bronswick.

Mercredi soir, le duo Milk & Bone ouvrait pour The Franklin Electric au Théâtre Rialto. Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne ont misé sur leur aura et sur la qualité de leurs compositions pour garder le public attentif, offrant très peu de mouvement tout au long de leur prestation. Elles ont créé une belle ambiance malgré quelques imperfections vocales et rythmiques.

Entre les groupes principaux, les délégués étaient conviés à découvrir Jesse Mac Cormack, Kai et CRi dans le Hall du Rialto. Auteure-compositrice-interprète de Toronto, Kai a joué le tout pour le tout avec une performance débordant de codes pop commerciaux : habillement, grands mouvements de bras et expressions faciales inclus. Les mélodies de ses chansons d'amour sont plutôt efficaces mais très convenues (sauf une), et elle aurait davantage atteint sa cible accompagnée d'un groupe.

[vimeo https://vimeo.com/119359271]

Toujours dans le Hall, le producteur CRi, de Montréal, a enchaîné ses pièces sans mot dire, accompagné d'une chanteuse pour la première pièce. Cette fois, la recherche sonore était plus évidente, bien que le résultat soit aussi très pop, sorte de house introspective, rappelant Lone et Mount Kimbie. En 2013, le vidéoclip de sa pièce Chemin été repris sur la page Internet de Louis Vuitton pour le lancement de la collection pour hommes automne-hiver. Il a sorti deux mini-albums, Éclipse en 2013 et Oda en 2014, et vient tout juste de publier la pièce Pulse.

Katie Monks, chanteuse de Dilly Dally, chante, yeux fermés, derrière sa guitare turquoise.

Dilly Dally au Piccolo Rialto.

La sélection officielle se poursuivait au sous-sol, le Piccolo Rialto, jusqu'à 2h, mais un lever à 4h le lendemain nous a poussés à partir après Dilly Dally, dont on a déjà parlé ici et qui a offert une prestation puissante malgré une irritation évidente face à un son trop faible. Le quatuor torontois a commencé avec Snake Head, Katie Monks déclenchant les hostilités en hurlant « Don't you relate to it? ».

C'était baveux, ça en voulait plus, et ça faisait du bien après une soirée ma foi très tranquile. DOOMSQUAD, juste avant, proposait de longues pièces à la limite de la transe, toujours groovy et entraînantes, quasi funk parfois, avec contributions ponctuelles de flûte traversière, de voix, de basse et de floor tom.

Programmation officielle, jour 2

Jeudi, la soirée hip-hop battait son plein au Café Cléopâtre pendant que Louis-Jean Cormier, Plants & Animals et Foreign Diplomats jouaient au Club Soda.

En première partie des Dead Obies, M pour Montréal avait invité des rappeurs canadiens : Queen City Stoop Kids, Wasiu et Jazz Cartier. Sean Leon brillait par son absence. Des premiers, on ne peut pas dire que les cinq rappeurs (dont le producteur) étaient bons : deux valaient vraiment le détour. Les productions étaient un peu molles, mais la prestation de certains des rappeurs était énergique et juste assez irrévérencieuse.

Un rappeur rappe serviette en main pendant qu'un autre fait des mouvements comiques.

Queen City Stoop Kids, de Régina, au Café Cléopatre.

Wasiu, de Montréal, qu'on a récemment vu dans les publicités de Kijiji, avait des beats très américains. Il vient de sortir le EP MTLiens, référence évidente à ATLiens d'Outkast, avec des productions de Dead Horse, Dear Lola et WYLN, notamment. Sur scène, il était en contrôle, mais son comparse en faisait un peu trop.

Finalement, le Torontois Jazz Cartier, dont le premier album sorti en avril a reçu de très bonnes critiques, faisait du surf sur les thèmes habituels. Derrière lui, sur la scène, un garde du corps jouait avec son grill, et franchement, tout ça manquait un peu de feeling et rappelait un peu trop Travis Scott par moments, délit d'autotune en moins. Ceci dit le spectacle se défendait très bien.

Après ces trois premières parties, les Dead Obies ont apporté un vent frais au Café Cléopâtre. La petite touche d'autodérision faisait du bien, ainsi que la variété de leurs flows. Quand une erreur de manipulation sur scène a causé l'interruption du système de son, ils ont assuré l'avoir fait exploser, ont annoncé que le show était fini, avant d'être un peu forcés de reprendre pour finir en beauté, causant même un petit mosh pit. Tout pour le show.

Les rappeurs Yes Mccan et Snail Kid hurlent devant une foule en liesse.

Dead Obies au Café Cléopatre.

Vendredi fou

À partir de vendredi, on sentait qu'on avait quitté l'espace vitrine pour se lancer dans un amoncellement de spectacles aux horaires plus lousses. On s'était fait un plan serré pour la soirée, mais avec les retards et les imprévus, on n'aura vu que quatre groupes au complet.

Le chanteur de We are Monroe, aux cheveux longs et bruns, s'égosille au micro.

We Are Monroe au Théâtre Fairmount.

D'abord We Are Monroe en première partie des Dears, étaient pas mal les premiers à lancer la soirée. Le trio montréalais, qui terminait une petite tournée de cinq dates avec leurs compatriotes, a livré la marchandise : un rock alternatif hyper efficace et énergique, mais parfois un peu convenu. Une belle façon d'ouvrir la soirée.

Au Divan Orange, on a attrapé la fin des Montréalais de Dead Messenger, toujours aussi efficaces, avant que Sate, de Toronto, ne mette le feu à la salle. Et c'est là que notre M pour Montréal a véritablement commencé.

Franchement, cette femme était trop grande pour le Divan Orange. Saidah Baba Talibah, fille de la « première dame du blues canadienne » Salome Bey et nièce de Andy Bey qui a été cité par John Coltrane comme l'un de ses chanteurs préférés, a récemment pris ce pseudonyme et sorti trois EPs, Red, Black et Blue qui deviendront éventuellement son premier disque.

En plus d'avoir hérité de l'organe vocal de sa famille, elle a une attitude monstrueuse, une attitude de gagnante, féroce, sexy, mystique, vraiment rock. Son groupe est aussi à l'aise qu'elle sur scène et constitué de très bons musiciens coulés dans le soul, mais bien qu'on ait eu le sourire fendu jusqu'aux oreilles pendant tout le spectacle, on ne peut pas dire que les compositions étaient révolutionnaires.

Peu importe, en spectacle, c'est une vraie bête à ne pas manquer.

Sate donne tout en agripant fermement son micro des années 50.

Sate au Divan Orange.

La nouvelle mouture d'Il danse avec les genoux, I.D.A.L.G., qui sort son premier album le 27 novembre sur le label Teenage Menopause, suivait à la Sala Rossa. Les six membres (Martin Hoek de Crabe s'est joint à la formation), placés en ligne au devant de la scène comme allant au front, ont offert un spectacle sans temps mort au rythme des synthétiseurs et du fuzz, les deux voix planant en synchro.

On sent le groupe plus solide (il faut dire que depuis le premier EP en 2011, Jean-Michel Coutu a pris de l'expérience comme réalisateur) et les pièces sont hautement captivantes, avec un côté psychédélique et punk encore plus assumés. Ça augure très bien pour Post Dynastie. Leur premier vidéoclip, Demi-Serpents, a été réalisé par le claviériste Philippe Beauséjour :

Puis, on était supposés aller voir Violence et Birds of Paradise entre autres, mais on s'est laissés happer par Yonatan Gat, chanteur du groupe punk Monotonix qui propose un espèce de noise hyperactif avec guitare tranquille aux notes du Proche-Orient. On vous encourage à aller voir ça.

Un samedi de valeurs sûres

Pour clore le festival, Manu Militari lançait son quatrième album solo, Océan, devant un National plein de fans dévoués dont plusieurs connaissaient déjà les paroles. Manu Militari ne perd pas de sa force tranquille, il s'adresse à son public comme un grand frère, livrant ses mots durs et personnels et ses histoires à pleurer avec son ton mélodramatique habituel.

Il était peut-être un peu trop relax, se faisant parfois rappeler à l'ordre gentiment par son comparse Stan, complice depuis Rime Organisé, mais a vraisemblablement fait le bonheur de plusieurs en en prenant à partie pour leur donner du love.

Des dizaines de briquets et de cellulaires allumés pour Manu Militari au National.

Manu Militari au National.

Au Métropolis, Grimes brillait entre ses deux danseuses, les shows de fumée et de lasers et les amis invités pour se joindre à elle sur scène lors des dernières pièces. Malgré un pied condamné, elle incarnait son personnage avec vigueur et détermination, se promenant entre ses machines et l'avant de sa plateforme.

Tout était chorégraphié mais rien se semblait figé. Elle faisait tourner sa longue tresse entre des bruits d'explosion comme si elle était dans un show de métal, bougeait le haut de son corps comme une breakdancer, donnait des coups de pieds dans les airs, dans une mise en scène entre Sailor Moon, Donjons et dragons et un show industriel. Un vrai spectacle, qu'on aime ou non.

Finalement, au Club Soda, Chocolat a donné un spectacle plus inspiré que celui vu récemment à Saint-Hyacinthe avant Duchess Says dont la chanteuse Annie-Claude Deschênes, fidèle à son habitude, a joué avec son public comme avec de la pâte à modeler. Un troisième album dont on a entendu plusieurs nouvelles pièces est en route.

Annie-Claude Deschênes, de Duchess Says, plonge son regard dans le public alors qu'une trentaine de personnes dansent sur la scène derrière elle.

Duchess Says au Club Soda.

Encore une fois, la programmation de M pour Montréal fourmillait d'artistes de talents, mais le Festival a beaucoup changé depuis la première édition au Cabaret Juste Pour Rire, avec les quelques groupes qui jouaient en alternance dans les deux salles. Aujourd'hui, pour le public, il faut se diviser en quatre, et pas que pour des artistes canadiens.