Prix Polaris : Comme d'habitude, pas de hip-hop

L’absence d’albums francophones sur la courte liste du Polaris a été maintes fois critiquée cette semaine. Ce qu’on a moins entendu, ce sont des critiques sur le manque FLAGRANT d’albums hip-hop, systématiquement, année après année. Retour sur chacune des éditions du prix et tentative d’analyse/explication du pourquoi et du comment.

2006

Première chose à mettre au clair : le jury du Polaris est presque exclusivement composé de journalistes ou de promoteurs de radio/télé généralistes. C’est donc à peu près normal que le prix ne soit généralement pas attribué à un artiste hip-hop, électro, métal, punk ou italo-wanabee-paccini (genre Marco Calliari). En général, la navigation commune a tendance à se faire dans les eaux vaporeuses de l’indie rock.

Tout de même – il faut bien rendre à César ce qui est à salade –, deux albums hip-hop ont réussi à se classer dans la courte liste lors de la première année : Breaking Kayfabe de Cadence Weapon et The Dusty Foot Philosopher de K’naan. À l’époque, Cadence faisait virer su’l top pas mal de foules partout au Canada avec ses beats électro futuristes. K’naan, lui, avait des grosses culottes bien remplies à porter : celles de K-os, auquel il se faisait toujours comparer.

On comprend donc le jury de l’époque de ne pas avoir récompensé K’naan. Pour Cadence, j’ose imaginer que ça a été serré, mais c’est finalement Owen Pallett en mode jeux vidéos (Final Fantasy) qui a gagné avec He Poos Clouds.

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2007

AUCUN album hip-hop ne figure sur la courte liste du Polaris, finalement remporté par le Montréalais supposément bon Patrick Watson. C’est tout de même compréhensible, considérant la faible qualité des productions rap canadiennes cette année-là. Je vais donc m’abstenir de commentaires, avant de commencer à revendiquer la place de Treizième Étage à titre de meilleur album canadien de l’année.

Pochette d'album de Treizième étage.

2008

The Old Prince de l’Ontarien Shad vient sauver la face du hip-hop feuille d’érable sur la courte liste en 2008. L’album a tout pour séduire : une production impeccable, des beats soul planants et un message lucide/positif typiquement rap canadien. Faut croire que l’album n’était pas assez audacieux pour le jury qui lui a préféré le tourbillon psycho-électro-délico-phonique (copyright) de Caribou.

Pièce de 25 cents - côté Caribou.

2009

Je n’ai toujours pas compris pourquoi, cette année-là, K’naan a réussi à faire sa place sur la courte liste avec son impertinent et éparpillé Troubadour (incluant l’hymne ringard Wavin Flag). D’autant plus que D-Sisive avait toutes les chances du monde de step up son game vers la courte liste avec son ambitieux Let The Children Die. Tout ça tient du mystère, vraisemblablement…

Au final, on s’est consolés en voyant la soudaine ouverture du jury vers le punk, alors que Fucked Up remportait le grand prix pour son épique The Chemistry of Common Life. Sur le coup, je me suis dit que le hip-hop aurait des chances de remporter les grands honneurs dans les prochaines années.

J’étais naïf. tumblr_inline_mq75s7hjGD1qz4rgp.jpg

2010

Nous voici maintenant rendus à l’année où le Québec s’est fait accuser d’avoir volé le Polaris. Pour les néophytes, certains anglophones conspirationnistes ont tenté de faire passer leur ignorance et leur incompréhension sur le dos des journalistes québécois, qui – semble-t-il – se seraient tous passés le mot pour inscrire Karkwa sur leur bulletin de vote (genre la nuit des longs couteaux 2). Très déCONcertant.

Ceci dit, deux albums hip-hop figurent sur la courte liste : les excellents TSOL de Shad et Belmundo Regal de Radio Radio. Les deux avaient de très bonnes chances de remporter, surtout Shad qui pouvait prendre sa revanche bien méritée de 2008. Malheureusement, les saboteurs/terroristes québécois en ont décidé autrement.

Scan de la « Stratégie révolutionnaire et rôle de l'avant-garde » du FLQ.

2011

L’année où c’était inscrit dans le ciel que le Polaris allait jouer safe et copier les Grammy, en sacrant The Suburbs d’Arcade Fire meilleur album canadien de l’année (NO HATE ICI). Pourtant, j’ai presque cru, à un moment donné, que le jury était prêt à faire autrement et récompenser le PBR&B de The Weeknd (merci Wikipedia).

Les puristes me diront ici que The Weeknd n’est aucunement hip-hop et que je devrais juste m’abstenir de parler de lui. Les puristes pourront aussi me dire que c’est encore à la mode de rapper avec un flow monotone sur des échantillonnages larmoyants de piano-violon.

Photo d'un rappeur.

2012

Certainement l’année la plus décevante. On dirait que le Polaris a voulu poursuivre sur sa voie safe empruntée l’an dernier en couronnant Feist. Metals, meilleur album canadien de l’année ? Vraiment ?

Pourtant, deux poids lourds du hip-hop canadien étaient là dans la courte liste, prêts à se faire récompenser d’un gros chèque de 30 000$. D’un côté, Cadence Weapon voyait sa carrière obtenir un second souffle avec le succès (tout de même underground) de l’exaltant Hope in Dirt City. Mais bon, le Polaris a dit NON.

De l’autre, la popstar internationale Drake avait de très grandes chances de gagner avec son surprenant et acclamé Take Care. Mais bon, le jury a dit NON, savant précisément qu’il aurait dépensé le chèque de 30 000 le soir même en shots, danseuses, escortes, limousines, champagne, Rihanna, guns, chaise roulante, casiers.

Scène de Degrassi: The Next Generation avec Aubrey Graham (Drake).

2013

Le trajet se termine ici. Le 23 septembre prochain, ce sera la huitième année en autant d’éditions qu’aucun album hip-hop ne remporte le Polaris (on s’entend pour dire qu’A Tribe Called Red, c’est du Florent Vollant électro). Gardez le moral puisque le sauveur s’en vient pour l’an prochain.

Pochette d'album "Prisonner des mots" de Sir Pathétik.