Shawn Jobin : l'éléphant dans la pièce

Sur une scène rap fransaskoise pratiquement inexistante, Shawn Jobin en fait à sa tête. Après avoir remporté moult concours et bourses, il s’apprête à faire paraître son premier album, Éléphant.

Photo de couverture : Shawn Jobin. Crédit : Kenton Doupe.

« Ça m’a pris du temps pour trouver mon son », relate le rappeur, qui se faisait un peu plus discret depuis quelques mois.

Co-réalisé par son ami et complice musical Mario Lepage (chanteur du groupe Ponteix, qui a fait bonne figure aux dernières Francouvertes), Éléphant est un croisement entre « la lumière et l’obscurité ».

« C’est vraiment le mood qui définit le son de l’album,  précise Shawn Jobin. À la place de créer un album à partir de chansons disparates, on l’a vraiment abordé comme un concept. Le son général reste rap, mais on s’est permis de toucher l’électro et la pop aussi. On ne s’est pas gênés pour aller piger à gauche et à droite dans les autres styles. »

Shawn Jobin sur un fond étoilé, photo en noir et blanc.

Shawn Jobin. Crédit : Kenton Doupe.

Sans laisser entièrement tomber les questions linguistiques de sa province, qu’il a soutenues avec fermeté sur son EP Tu m’auras pas en 2013,  le rappeur de 23 ans (né à Saint-Raymond au Québec, mais déménagé à Regina depuis une dizaine d’années) profite de cet album pour faire un retour sur lui-même. Vivant avec un problème d’anxiété, diagnostiqué il y a trois ans, Jobin a voulu explorer la dimension thérapeutique de la musique.

« Le titre Éléphant en dit beaucoup sur l’ensemble de l’album, explique-t-il. En fait, je voulais aborder l’éléphant comme ''l’éléphant dans la pièce''. C’est une façon pour moi de symboliser la maladie mentale, qui prend une énorme place dans mon cerveau. Durant l’album, je décide d’égorger l’éléphant parce qu’il est trop lourd et que je peux pu vivre comme ça, avec lui. Je me débarrasse donc du cadavre en le cachant dans un garde-robe. L’affaire, c’est que rendu là, je me rends compte que je dois encore dealer avec son squelette, son souvenir et ce qu’il représente. Je me rends compte qu’il n’y en a pas, de chemin facile pour guérir. »

Vent de fraîcheur et humilité

Pour les fans de la première heure du rappeur, cette livraison intime a de quoi surprendre. « À un certain point, c’est effectivement moins engagé, concède le Fransaskois. Le but, c’est pas de renier c’que j’ai fait dans le passé. Au contraire, je suis encore très impliqué pour la francophonie canadienne. C’est juste que j’explore une approche différente, un peu moins directe et évidente qu’auparavant. »

Plus ou moins actif sur les réseaux sociaux ces derniers temps, Shawn Jobin admet qu’il a eu peur qu’on l’oublie. Récipiendaire de plusieurs prix à Vue sur la relève en 2014, puis nommé pour le prix « Artiste émergent » de la Lieutenant-gouverneur de la Saskatchewan la même année,  le rappeur s’est ensuite quelque peu retiré de l’industrie afin de se concentrer sur cet album, qui aura finalement pris près de deux ans à être écrit, composé et enregistré.

« Quand ça va enfin sortir, ça va m’enlever une énorme pression des épaules, assure-t-il. Je compte là-dessus pour amener un vent de fraîcheur au projet. »

Shawn Jobin devant une tapisserie avec un rayin de lumière qui lui passe devant le visage.

Shawn Jobin. Crédit : Kenton Doupe.

Shawn Jobin va éventuellement reprendre les routes du Canada afin de donner vie sur scène à son nouveau matériel – sachant très bien que le réseau musical réginois est trop limité. Si les « moments de découragement » s’étirent à l’occasion, le rappeur sait aussi qu’il y a des bons côtés à être l’un des seuls rappeurs francophones de sa province.

« Ça m’aide à rester humble parce que je cherche pas la reconnaissance absolue, indique-t-il. Vivre dans ce No Man’s Land de la musique, ça m’aide à rester authentique. Le contenu qu’on amène, il est créé à partir des choses qu’on aime, et non à partir des tendances d’une scène musicale spécifique. Quand on réussit à passer par-dessus les moments plus difficiles, les efforts finissent par porter fruit. »