Suoni Per Il Popolo 2016 : première semaine

En plus d'être la vitrine que l'on connaît pour les musiques peu diffusées, le festival Suoni Per Il Popolo se fait un point d'honneur de donner une voix aux populations marginalisées. Cette année, en plus de présenter sa traditionnelle série de concerts midi gratuits à l'hôpital Juif, le festival organisé par l'équipe de la Casa del Popolo, de la Sala Rossa et de la Vitrola a prévu une série dédiée à mettre de l'avant les voix autochtones, et une autre les voix des transgenres. Petit bilan de mi-parcours des groupes canadiens.

Toutes les photos sont de l'auteure.

Samedi 4 juin

Des gens assis parterre dans une cour en béton, écoutent un groupe jouer.

Des spectateurs écoutent la prestation de Tess Roby dans le stationnement de l'Hôtel 2 Tango.

C'est dans le stationnement du légendaire studio Hôtel 2 Tango et de la maison de disques Constellation qu'une armée de jeunes musiciens a fait résonner ses ambiances électropop / expérimentales le premier samedi après-midi du festival. Formé de Catherine Debard (YlangYlang) et Matt May (Ought), Supercooling entrait en scène après le hip-hop abstrait et atmosphérique de Magoni, libérant l'audience clairsemée de tout son stress accumulé.

Un tapis de gazon aurait mieux servi leur musique atmosphérique qu'un béton rocailleux, mais le duo a réussi à se faire enveloppant malgré tout. Tess Roby a affirmé donner sa dernière performance pour une durée indéterminée par la suite, performance de pop gothique qui s'est avérée longue et maladroite mais qui laissait transparaître une personnalité forte.

Malgré une balance de son complètement disproportionnée, Mich Cota (Archery Guild, tout récemment renommé Vore) a étiré sa pièce Land pendant une demi-heure, adjoint d'un vibraphone et d'une guitare en plus de son fidèle clavier, créant un beau morceau de pop minimaliste avec du caractère. Cota vient de sortir l'album Sapphic, destiné à « illustrer un corps que l'on a erronément interprété comme possédant un sexe ».

En soirée, No Negative a encore une fois prouvé toute la force de son punk psychédélique en première partie de Wolf Eyes, se permettant trois nouvelles chansons qui tiraient vers le doom metal ainsi que deux reprises.

Lundi 6 juin

En première partie de Willy Mitchell, Beatrice Deer et ses musiciens ont présenté un folk pop assez traditionnel en anglais et en inuktitut qui faisait particulièrement mouche lorsqu'elle se permettait des techniques traditionnelles comme le chant de gorge. Accompagnée d'une guitare classique et d'une basse, elle a tourné des chansons d'amour et des légendes traditionnelles en mélodies agréables mais sans grand impact. Elle se produira à nouveau le 21 juin au Cabot Square et le 1er juillet au Marché des Possibles à Montréal.

Mais lorsque la légende Willy Mitchell, originaire de la communauté de Kitigan-Zibi en Outaouais, est montée sur scène, on a saisi le poids de son expérience. La Casa Del Popolo, bondée par ailleurs, s'est transformée en véritable aréna qui célébrait son sauveur, une foule incroyablement réactive, buvant chacun de ses mots, hurlant de plaisir à chaque intervention du bonhomme.

C'est qu'il a un charisme fou, une bonne grosse voix, un jeu de guitare extrêmement musical et une énergie contagieuse. Il a invité deux musiciens montréalais pour ajouter du coffre à la deuxième partie de son spectacle, pour un résultat franchement efficace et entraînant – ils n'avaient regardé les pièces ensemble qu'une fois mais la chimie et l'écoute faisaient tout le travail; les bigres étaient vraiment musicaux. Mitchell a enchaîné les anecdotes, pour un spectacle franchement excellent.

Willie Mitchell accompagné de ses deux musiciens.

Mercredi 8 juin

Le concert du groupe d'improvisation La forêt rouge était un autre moment fort de cette première moitié de festival. Formé de Guillaume Cloutier, David Dugas Dion, François Couture et Christian St-Pierre, le quatuor lançait sa cassette Hygiénique et noble, un récit évocateur et généralement assez calme avec de très belles sonorités et des moments plus explosifs.

Très bon orateur et expérimentateur vocal avec un grand vocabulaire, François Couture a intégré plusieurs textes dans les improvisations, dont l'un de Hawkwind et deux lectures de courriels indésirables, dont l'un en vietnamien, testant ainsi son projet solo qui paraîtra le 8 août et avec lequel il veut « insuffler de la poésie dans quelque chose qui en est totalement dépourvu ». C'était totalement réussi.

Les trois musiciens sur scène dans le cadre du festival Suoni Per Il Popolo.

Guillaume Couture, François Couture et David Dugas Dion de La forêt rouge.

En premières parties, le duo montréalais Nightwitches a offert un stonersludge qui s'est terminé de façon convaincante après un début un peu fragile, et Wreckage with Stick un noise aliénant avec une performance vocale complètement possédée, dans une performance trop courte qui a semblé s'interrompre juste avant le climax.

Jeudi 9 juin

Accompagné de la crème de la scène montréalaise et texane, dont des musiciens de Godspeed You! Black Emperor, Timber Timbre et The Besnard Lakes, le percussionniste de Swans Thor Harris  était chez lui à la Sala Rossa. Entre chaque morceau, il racontait chaleureusement ses rencontres avec ses musiciens et la ville de Montréal. Plaçant les vibraphones et xylophones au centre de la composition, sa musique était minimaliste et envoûtante. Chaque musicien faisait preuve d'une écoute phénoménale. Un très grand moment.

Thor Harris et ses musiciens sur scène dans le cadre du festival Suoni Per Il Popolo.

Thor Harris et ses musiciens.

En première partie, il faut mentionner la prestation de la montréalaise Echo Beach, qui juxtaposait plusieurs strates rythmiques avec un minuscule décalage, insufflant ainsi de la texture et du volume à ses sonorités plutôt qu'un décalage plus visible à la Steve Reich. Elle a réussi à construire une performance sensible qui passait d'un tableau à l'autre de façon très douce et naturelle.

Vendredi 10 juin

Demi Mal a débuté la soirée en force avec une prestation aussi courte que percutante. Fannie Savoie, qu'on a aussi entendue dans Carnal Veil et vue comme performeuse avec Souffle, a envoyé ses rythmes industriels avec volume et précision par dessus un tapis de noise qui avait quelque chose d'émotionnellement puissant.

Maussade s'est ensuite accroupi dos au public, capuchon noir enfoncé sur la tête et dans le noir total, pour une autre très courte pièce. Immédiatement, on a pu sentir nos pieds se visser dans le plancher qui vrombissait et le plafond de la casa s'abaisser de quelques mètres, nous plaçant dans un espace temporel animé par un harsh noise intense et pétrifiant. Malheureusement, la dizaine de minutes de la prestation n'aura pas suffit pour qu'il accomplisse son plein potentiel.

Le festival Suoni Per Il Popolo se poursuit jusqu'au 19 juin, avec notamment King Khan and the Shrines, Technical Kidman, Les temps liquides, Lucas Charlie Rose, Police des mœurs, Effet Werther, Roche Ovale, Lungbutter et Sarah Pagé.