VioleTT Pi : la peur dans la chair

La mélodie mi-circassienne, mi-inquiétante du prélude au clavecin ne laisse aucun doute : on vient bien de partir le disque de VioleTT Pi. Puis les premières paroles embarquent : « Je sais qui je suis / Je suis une jeune muse de dix-huit ans / Qui vient à peine de faire ses dents » (Héroïne). Pour son deuxième disque, Manifeste contre la peur, Karl Gagnon investit les douleurs de divers personnages en revenant constamment au thème de l'enveloppe corporelle, témoignage involontaire d'un travail personnel sur la vulnérabilité.

Photo de couverture : VioleTT Pi. Crédit : Thibault Cordonnier.

Édit au 26 avril 2016 : le clip « les huîtres de Julie Payette » est sorti aujourd'hui, il remplacera donc le lien d'écoute bandcamp précédemment disponible dans cet article. 

À nu

« Le titre m'est apparu avant de faire l'album, mais j'ai l'impression que c'est la phrase qui résume mon projet, que ç'aurait pu être le nom de mon band », affirme Karl Gagnon d'entrée de jeu, exposant que l'album a vu le jour dans une période de lutte contre plusieurs peurs : celle d'être quétaine, celle d'être seul dans le silence, celle de se présenter à nu. « J'avais besoin de me laisser aller, d'être vulnérable, d'arriver en étant hyper franc. »

Une prise de risque qui se voit dès la pochette, peinte de sa propre main alors que eV, son premier disque, était décoré d'une « vraie oeuvre », la peinture d'Axel Pahlavi. De nature très pudique, Gagnon a en plus choisi de se peindre sans tissus, torse nu et cheveux en bataille.

Karl Gagnon s'est peint torse nu et les cheveux en bataille pour la pochette de son album.

La pochette de Manifeste contre la peur, peinte par le chanteur Karl Gagnon.

« C'est une sorte de laisser-aller analyse-t-il, expliquant avoir été obnubilé par l'esthétisme pendant une époque où il travaillait en coiffure. J'étais une tortue avec des lunettes blanches, un Édouard aux mains d'argent pris dans un gros suit de cuir, qui marchait avec les mains en ciseaux et faisait peur aux gens. »

Avec Manifeste contre la peur, VioleTT Pi se sent plus humain, plus près de son corps. « Je me suis mis à sentir mon corps changer et bouger… j'habite dedans, quand même, c'est une drôle de chose. J'ai tendance à l'oublier puisque je suis beaucoup dans ma tête. » Il y a quelque chose de plus médical dans ce disque, et le clavecin lui renvoie l'image d'une main dénudée, les nerfs à vif, comme des longs fils qui claquent sur la table.

Impossible aussi de ne pas penser au peintre Lucian Freud, une de ses grandes influences avec ses épaisses couches de couleur qui s'apparentent à la sculpture et ses ombrages étranges, en observant la pochette. « Il disait "Moi je peins de la peau" Et c'est vraiment un tas de peau, des fois ça donne mal au cœur, c'est fucké. »

L'acétate

Tout au long du disque, le corps est territoire de sensations aigües et souvent un peu contradictoires. Ses personnages, tous basés sur de vraies relations, se mutilent, se perdent dans l'alcool, affectionnent le bondage et se lancent dans le vide sans savoir voler.

Souvent, le plaisir résonne dans la douleur. Dans Opinel et Feu de plastique, deux chansons très différentes composées à partir du même texte, Gagnon rapporte une phrase qu'on lui a confiée telle quelle : « J'ai coupé mes cuisses pour me souvenir qu'hier j'ai eu mal / Et qu'il n'y aura rien de pire. »

« Cette phrase-là expliquait tellement bien le paradoxe de la chose; c'est-à-dire qu'il n'y a pas de raison de le faire. C'est malicieux le plaisir et la douleur, on dirait que ça vient de la même place mais que ça n'allume simplement pas les mêmes lumières. Par exemple, il y a quelque chose de pseudo-douloureux à faire l'amour avec quelqu'un, la ligne est tellement mince, les deux états sont géants mais ils ne sont séparés que par un acétate. »

D'autres chansons sont des arrêts sur image sur un sentiment, comme Six perroquets dans un tiroir en bois, inspirée par une vidéo dans laquelle des scientifiques conservaient des espèces animales dans des tiroirs.

«J'ai trouvé ça vraiment bizarre, tout est liché, placé, compté, coupé, et malgré tout il y a encore des oiseaux dehors qui volent et vont te chier sur la tête. Ça ne sert à rien de les mettre dans des tiroirs, ce n'est pas ça un oiseau de toute façon. Antonin Artaud disait "la grille est un moment terrible pour la sensibilité"... On dirait que ça résume cette affaire-là, j'imagine juste une grosse grille qui avance et qui coupe les choses en cubes égaux. Je ne sais pas vraiment ce que la chanson signifie, la société peut-être, mais tout ce concept me paraissait très déconnecté. »

État limite

Intéressé par l'état limite, Gagnon apprivoise le doute et la déconstruction. Musicalement, il tire encore à gauche et à droite, emprunte au grunge et se laisse aller à des envolées lyriques. « J'aime beaucoup douter des choses, on dirait que t'es en avance sur toi-même quand tu dis oui à quelque chose dont tu doutes. Tu te trompes peut-être, mais c'est le fun de prendre le risque, surtout dans l'art. Souvent je fais une chanson à la base, puis je me mets à jouer dedans, je fais de la déconstruction de chanson, je désaccorde les guitares, j'ajoute du noise... »

Ainsi le pont de La Mémoire de l'eau, constitué uniquement de sons étranges de guitares, et le principe de la structure de la chanson : quatre phrases seulement, basées sur une citation de Nietzsche. « C'est comme des ghost notes à la batterie, le batteur ne les joue pas vraiment mais notre cerveau les imagine. C'est peu ça cette chanson-là, j'avais l'impression que tout était dit quand même, donc j'ai arrêté là et on l'a gonflée avec la musique. Il y avait quelque chose comme ça de déconstruction-construction, enlever des parties et laisser le monde imaginer ce qu'ils veulent... »

Spectacles de lancement :
28/04 : Montréal - Petit Campus
29/04 : Chicoutimi - Le sous-bois
03/05 : Québec - L'Anti
13/05 : Sherbrooke - La petite boite noire