Xavier Caféïne

Combattif, teigneux, séducteur; Xavier Caféïne montait sur la scène du Boquébière de Sherbrooke la semaine dernière pour lancer New Love, un sixième album marqué au fer rouge par une ravageuse peine d’amour. Notre collaborateur Dominic Tardif a profité du passage du rockeur pour mettre en lumière ses obsessions en remontant le fil de sa discographie, une chanson à la fois.

Longue entrevue durant laquelle l’iguane québécois se rappelle avoir refusé de poser en petite tenue pour le magazine Summum Girl, se confie au sujet de son rapport tortueux aux paradis artificiels, à l’argent ainsi qu’à Montréal et raconte avoir été pris au cœur d’une bagarre dans un bar de Harlem. Entre autres truculentes anecdotes.

Mal éduqué mon amour (1998)

Chanson retenue: Tu ne peux pas partir

BRBR: Ton premier hit est une chanson de cœur brisé. En quoi le gars de vingt ans qui pansait alors les plaies d’une  peine d’amour est-il différent du gars de 37 ans qui panse ses plaies dans New Love?

Xavier Caféïne: «Quand tu vis une première peine d’amour de jeune, tu penses que tu souffres beaucoup. Comprend moi bien, ça fait mal, ça fait tout le temps mal, mais la différence, c’est que celui de New Love, il est plus conscient de ses erreurs, il comprend mieux la vie. C’est peut-être ce qui fait le plus mal: il y a des choses qu’on ne se pardonne plus passé un certain âge.»

Tu dis que le Xavier Caféïne de New Love est plus conscient de ses erreurs. Celui de Tu ne peux pas partir l’est aussi quand il chante: «À vingt ans un garçon, c’est toujours un peu nul».

«Oui, je le savais que j’étais con! Ça te rend un peu moins con quand tu l’admets.»

Tu chantes aussi dans Tu ne peux pas partir, pour convaincre la fille de revenir sur sa décision: «Je serai dépressif et retournerai chez ma mère». Je lisais dans les entrevues que tu accordais à la sortie de New Love que tu es rentré vivre un temps chez tes parents en Outaouais pendant la création de l’album.

«C’était surtout pour l’isolation que j’ai fait ça, pour être dans un petit endroit où il ne se passe pas grand-chose, où je suis obligé de me concentrer sur la musique. Sinon, je trouve tout le temps le moyen de faire autre chose que de composer ou d’écrire.

J’ai aussi loué une maison dans le bois à l’île d’Orléans pendant deux mois. Je n’avais pas de téléphone, pas d’internet. C’était nécessaire, j’aurais sûrement perdu plein de temps là-dessus. Je suis assez drastique dans ces affaires-là, parce que je me connais. Être paresseux, ce n’est pas grave, l’important c’est de le savoir, pour y contrevenir. Si tu sais que tu as un problème d’attention, arrange-toi pour qu’il y ait moins de choses qui puissent te déranger. Finalement, ça fait quand même de toi un soldat.»

Pornstar (2000)

Chanson retenue: Pornstar

Dans Pornstar, tu chantes sur le ton de l’autodérision vouloir devenir un acteur porno. Très tôt dans ta carrière, tu contemples la possibilité d’abandonner la musique, et c’est une idée qui, depuis, revient de manière récurrente dans les propos que tu tiens en entrevue. Pourtant, lorsqu’on te voit sur scène, on n’arrive pas à t’imaginer autrement qu’en rockeur.

«Si j’ai choisi Pornstar, c’est juste parce que je me suis demandé: “Dans quoi suis-je bon dans la vie à part la musique? Baiser!” Ce n’est pas moi qui le dit.»

Je vais te croire sur parole.

«Remarque, peut-être que je suis super pourri et que les filles veulent juste être gentilles. La musique, c’est tellement insécurisant par moments, tout dépendant si tu viens de sortir un album, si tu es au début de la tournée ou à la fin de la tournée. Présentement, tu vois, c’est excitant. Le nouvel album vient de sortir, je n’aurais pas le goût de faire autre chose. Mais quand tu te retrouves sans le sou, que tu n’as rien devant toi, que ton prochain album n’est pas écrit, c’est tough.

Le dentiste, moi, je le paie 3000$ s’il faut qu’il m’arrange trois dents. Je n’ai pas d’assurance, je n’ai rien qui me couvre dans rien. On finit par payer toujours plus que les autres tout en gagnant moins que les autres. C’est une vie dure… par moments. C’est une vie le fun, c’est une vie trippante, c’est une vie de cigale. Tsé, la cigale et la fourmi, ben c’est ça. Quand il y a des intempéries, on n’a pas de maison. Pendant les intempéries, on se dit: “Peut-être que j’aurais dû faire autre chose, peut-être que j’aurais dû faire comme la fourmi.” C’est bien de toujours entrevoir la possibilité de faire autre chose, parce qu’on n’est pas fait pour faire une seule chose dans la vie.»

Dis-moi, tu chantes bien: «Won’t sell my soul to be the king of rock’n’roll»?

«Oui. I’ll sell my balls to Satan and drive down to Hollywood!»

Won’t sell my soul… Ce serait quoi pour toi vendre ton âme? Où traces-tu la ligne entre le compromis et la compromission?

«J’étais très puriste avant et je me suis rendu compte que j’étais souvent le seul à me battre pour des idées. Les gens jugent, c’est comme un plaisir malin qu’ils prennent à critiquer les décisions des autres. Les gens qui ne font rien aiment critiquer les gens qui font des choses. J’étais plus sensible à ça avant.

Maintenant, je refuse de faire certaines choses quand je ne me sens pas bien. C’est intérieur, je le sens quand ça ne marche pas. À un moment donné, par exemple, on m’avait proposé de faire Summum Girl. Au début, je trouvais ça drôle. Mais finalement, je ne le feelais pas. Des photos en bobettes, non. Quelqu’un d’autre de mon milieu pourrait le faire et je trouverais ça drôle, mais moi je ne le feelais pas.»

Deuxième chanson retenue: Hymne à la mort

La mort est omniprésente dans tes chansons. Hymne à la mort compte parmi tes chansons les plus graves, c’est la lettre d’adieu d’un jeune homme à sa blonde. Qui chante dans Hymne à la mort, Xavier Caféïne ou un personnage?

«Je suis toujours un peu dans la fiction quand j’écris des histoires. Je n’écris pas beaucoup d’histoires, mais quand j’en fais, bien que je m’inspire de trucs que j’ai vécus, je trafique tout le temps, je change les noms. S’il y a une fille qui m’a brisé le cœur qui s’appelle Marie-Chantal, je ne ferai pas une toune qui s’appelle Marie-Chantal.»

Tu veux dire que Gisèle ne s’appelait pas Gisèle?

«Non. Gisèle, c’est le nom de la mère de mon meilleur ami que j’ai choisi parce que je trouvais que ça se chantait bien.

Hymne à la mort, c’est une chanson dure. Je l’aime beaucoup. Je suis encore capable de la chanter et de la sentir, je trouve qu’elle est encore vraie. Je te mentirais si je te disais que je n’ai pas pensé au suicide à un certain âge. J’étais intense dans mes émotions. Quand j’aime, j’aime trop fort, quand je suis déprimé, je suis trop déprimé, quand je suis content, je suis trop content. Pour moi, ce sont des exorcismes ces chansons-là, c’est important de faire quelque chose de beau avec le laid.»

Poxy (2004)

Chanson retenue: Bad habits

Est-ce nécessaire d’entretenir des mauvaises habitudes, des bad habits, pour demeurer un rockeur authentique?

«Poxy, c’était un trip très glam punk, c’était de l’hédonisme pur, beaucoup d’excès. J’ai écrit une chanson sur le fait que je consommais trop de shit à ce moment-là pour dédramatiser la situation, pour en faire quelque chose de drôle.»

Est-ce que tu juges que l’alcool et la drogue ont servi ta création?

«Absolument. Sans l’alcool, je n’aurais pas chanté. C’est venu tard. J’étais super timide, j’étais straight edge jusqu’à 18-19 ans. Quand je suis arrivé à Montréal, j’ai commencé à faire la bamboula, j’ai commencé à me rendre compte que je pognais avec les filles, je me suis mis à avoir du fun. Je n’avais pas eu beaucoup de fun pendant mon adolescence, j’étais ben plate. J’étais musicien, je composais tout, mais j’avais toujours un chanteur ou une chanteuse, je demeurais en arrière. Je ne savais pas comment être devant, je ne savais pas comment parler au monde. Finalement, quand j’ai fondé mon band sous mon nom, j’ai dû prendre le devant de la scène. Reste qu’au début, j’étais incapable de parler entre les tounes, c’était mon guitariste Expresso Bill qui le faisait. Puis je me suis mis à prendre un coup, j’ai perdu mes inhibitions et je suis devenu capable. On ne boit pas pour rien. C’était un médicament social.»

Gisèle (2006)

Chanson retenue: Montréal (cette ville)

Est-ce que j’exagère si je dis que tu entretiens un rapport d’amour-haine avec Montréal?

«Pas du tout. C’est une ville qui m’a mis au monde, qui m’a servi, c’est une plaque tournante, c’est la ville la plus trippante au Canada, avec Toronto peut-être. Ça me fait rire quand les gens des régions chialent contre Montréal. À Montréal, on ne chiale pas contre les régions, parce qu’on vient tous des régions. On est déménagés à Montréal pour faire un métier, pour faire quelque chose, pour vivre la ville.

Don’t get me wrong, ce dont je rêve le plus, c’est de m’acheter une maison à Aylmer. Ce que je veux, c’est retourner dans ma ville natale, m’acheter une belle petite maison ancienne, me faire un studio, être avec une amoureuse, un chien et un petit char qui ne coûte pas cher en gaz.

Montréal, c’est nourrissant, mais j’en ai trop profité, elle n’a plus de secret pour moi.»

C’est possible de connaître Montréal dans tous ses moindres racoins?

«Disons que je sais comment me rendre où je veux quand je veux. C’est le fun, mais ce n’est pas toujours bon pour la santé.»

Bushido (2009)

Chanson retenue: Les imbéciles

Les thèmes politiques et sociaux de Bushido tranchent avec ceux de Gisèle. Tu mesurais lors de sa parution ce que ce choix comportait de risques? 

«C’était ce qui se passait dans ma vie à ce moment-là. Mon meilleur chum retournait à l’école en science des religions. Mon ancienne copine, c’était une prof de philo, c’est de ça dont on parlait ensemble. J’habitais avec mon ami Philippe qui, à chaque fois qu’il revenait de l’université, me refaisait ses cours. Ça m’a allumé sur plein de trucs. Je cite Comte-Sponville sur l’album, c’est too much, il n’y que les universitaires qui comprennent de quoi je parle. Mais c’était ça mon environnement. C’était froid, c’était cérébral. J’étais en fin de relation avec mon amoureuse, il n’y avait pas beaucoup d’amour dans l’air, c’est donc un album qui est froid, qui est dur. C’est un album intelligent et cérébral, peut-être moins sensible au plan du texte que Gisèle, mais je pense que musicalement il est assez sensible.

J’ai décidé consciemment après Gisèle de ne pas faire Gisèle 2. Il y a des gens qui n’ont pas aimé du tout. Je l’ai fait pour avoir de la crédibilité, pour dire: “Oui, je peux faire des tounes qui passent à la radio, mais ce n’est pas moi qui a changé mon son, c’est la radio qui a décidé de changer son son.” J’ai pensé que je pouvais pousser la radio plus loin avec Bushido. J’ai poussé ma luck, ça a donné ce que ça a donné. C’est un album que j’aime encore beaucoup, je le préfère à Gisèle. Je suis moins tanné de jouer les chansons de Bushido que plein de tounes de Gisèle

Dans Les imbéciles, tu chantes en ironisant: «Faut bien leur faire une petite place, donnez la parole aux cerveaux molasses, installez leur un casino, fermez les écoles et vénérons le cash.» Quel rapport entretiens-tu, toi, à l’argent?

«L’argent, je suis très mauvais avec ça. J’ai un rapport très puéril avec l’argent, elle me brûle dans les poches, je ne sais pas comment la gérer. Je suis en train de devenir libertarien, je ne veux plus payer d’impôts. Si je me casse un bras, je ne veux pas aller à l’hôpital, je vais me taper le bras, c’est tout.»

New Love (2013) Chanson retenue: Lettre d’amour

Les 500 jours de larmes et de malheur que tu évoques dans Lettre d’amour, c’est un décompte officiel ou une hyperbole?

«J’ai mis 500 jours, parce que ça se chantait bien, mais c’est à peu près le bon décompte. À la fin, je chante 900 jours. 900 jours, ça commence à être long! Ça m’est arrivé de me demander: “Ça va tu finir? Ça fait trois ans qu’elle m’a laissé, est-ce que je vais en revenir?” Finalement, on n’en revient vraiment jamais. Moi, en tout cas, je n’en reviens pas.

La vie continue, mais à tous les jours, je pense à des choses qui me rappellent ce crash-là. J’utilise ça comme un outil, ça ne me crisse plus par terre, ça ne me paralyse plus. Au contraire, j’en tire beaucoup de jus.»

Tu chantes «You left me for dead». Ce n’était pas une peine d’amour ordinaire…

«C’est le sentiment que tu as quand on te laisse. Tu te sens comme un chien qui a été frappé sur le bord de la route, qui a été abandonné. New Love, c’est une fresque. Je raconte toutes les phases d’une peine d’amour, en incluant le moment où tu tombes amoureux. On tombe amoureux dans la première chanson puis après viennent tous les moments de séparation. Je nomme toutes les blessures, tous les sentiments, sans discriminer. Dans I love you, je chante “Hey bitch, I got a message for you”, et pourtant, je suis féministe, je ne suis pas macho pantoute.»

Déjà en 2000, tu chantais dans Sometimes: «Sometimes I wanna kill you».

«En musique, on a plus ou moins le droit d’aller aussi loin qu’en arts visuels, par exemple, où on peut faire des trucs complètement sautés, complètement heavy, parler de pédophilie, sans que ça choque. Je trouve ça correct qu’en musique aussi on puisse aller loin. Ce n’est pas vrai que parce que je chante “Sometimes I wanna kill you”, je vais le faire ou que ça va donner l’idée aux gens de le faire.»

Certains critiques t’ont reproché de traiter une fille de bitch sur New Love.

«La rectitude politique est présente plus que jamais, mais on ne la voit plus. Les gens se sentent dans le bon camp quand ils disent des trucs comme ça. Les Joël Legendre de ce monde pensent qu’ils sont sur le bon bord, ils en sont convaincus, ils ne se voient pas comme les conservateurs qu’ils sont. Mais sacrament, je ne me laisserais pas runner par un gars de même, on n’aurait plus le droit de rien faire.»

Deuxième chanson retenue: Fucking time

Vieillir ne comporte que des désavantages à tes yeux?

«Non, au contraire. Le seul désavantage c’est la mort qui approche, le corps qui s’oxyde. Vieillir, sinon, c’est juste des avantages. Moi, j’aime la vie de tout mon cœur et je vis vraiment. Je suis un gamin. J’ai 37 ans et les gens me disent que j’ai l’air d’en avoir 25. C’est parce que j’ai tellement d’affaires à expérimenter, j’ai l’impression de ne pas avoir fait grand-chose encore.

Vieillir, c’est dans la tête. Il faut vivre, il faut savourer la vie plutôt que de savourer la mort en s’emprisonnant dans des trucs complètement stupides d’hypothèque et d’endettements en flambant 3000$ chez Brault & Martineau. Moi, honnêtement, j’aime autant m’acheter de la booze, avoir du fun pis me mettre. Ou faire un voyage, aller à New York, me péter la gueule pendant quatre jours. Aller dans Harlem, me faire des nouveaux amis et me faire prendre dans une bataille de bar. Ça m’est arrivé et j’ai trouvé ça fantastique, j’ai ri comme un fou.»

Tu t’en es sorti indemne?

«Oui. Je n’étais pas concerné, je n’avais rien à voir avec ce conflit-là. C’est deux gangs qui se sont pognés dans le bar. On était pris au milieu des chaises qui volaient. Moi, je me suis mis à rire, par nervosité ou par peur, je ne le sais pas. Mais je me suis dit: “Criss, c’est donc ben fantastique, jamais je n’aurais pensé me retrouver dans Harlem dans un after-hours avec des yo qui se pitchent des chaises et qui se courent après avec des couteaux.” Je me suis sauvé, j’ai pris le taxi et je me suis dit: “Wow, quelle expérience!”»

T’avais l’impression d’être réellement vivant?

«Oui, c’est ça vivre! Vivre, c’est aussi trouver son café super bon le matin, c’est aussi être en forme, c’est aussi faire du judo. C’est tout ça vivre.»

New Love est présentement disponible en magasins sur étiquette Indica.