Arthur Comeau – Prospare

Un an et demi après ¾, un premier voyage solo prometteur, l’ex-Radio Radio Arthur Comeau renoue avec son hip-hop expérimental sur Prospare, un album qui s’interroge sur la prospérité, autant économique et sociale que culturelle. Architecte musical fort talentueux (et, surtout, très inspiré), le producteur, réalisateur et rappeur néo-écossais réussit à explorer divers espaces musicaux sans toutefois perdre l’auditeur à travers un délire artistique alambiqué.

Discret sur scène, Arthur Comeau (alias Alexandre Bilodeau et Nom de Plume) a vécu dans l’ombre de ses autres comparses de Radio Radio. Pourtant, c’est bel et bien à lui qu’on doit, en très grande partie, la direction musicale électro hip-hop funky qui a fait le succès du groupe acadien entre 2007 et 2014.

En solitaire

En solo, Comeau a pris une direction complètement inverse de celle de son groupe. Au lieu de faire du surplace avec des chansons redondantes au propos inutile, comme on en trouvait beaucoup sur Ej Feel Zoo, l’Acadien s’est donné beaucoup de liberté en privilégiant un hip-hop exploratoire qui, malgré quelques dérives cacophoniques, s’avérait très bien élaboré.

Limitant les dates de spectacles dans les derniers mois, Comeau a préféré s’enfermer au Upper Saulnierville Station, un studio à Clare en Nouvelle-Écosse, ainsi qu’au reconnu Centre Phi de Montréal pour accoucher d’une suite dans un délai assez rapproché.

Deuxième partie d’un triptyque qui culminera avec Planète Clare l’an prochain, Prospare poursuit dans la même lignée expérimentale que son prédécesseur, tout en s’assurant d’étoffer un peu plus son mélange et de mettre de l’avant des mélodies plus accrocheuses.

Photo de l'artiste Arthur Comeau. Sa tête, dehors devant un ciel bleu ensoleillé.

Arthur Comeau

Hip-hop exploratoire

Avec ses accords reggae bruts et son rythme hip-hop percutant, Bâtir des déserts donne le ton. Sans être moralisateur, le texte évoque les dérives d’une société aveuglée par l’argent. Comeau en profite pour rappeler ce qui, à ses yeux, est primordial : la culture (les « histoires pour lire avant d’se coucher ») et, surtout, la nature.

La guitare funky de Michael à Victor, qui rappelle certains bons moments de Radio Radio, se dévoile sur Esclaves, une autre critique sociale réfléchie et bien présentée. Priorisant un flow original, tordu mais audacieux, Comeau y rappelle l’importance de prendre du temps pour contempler la nature au lieu de travailler tout le temps comme un esclave.

Les couches de guitare s’emmêlent avec dynamisme sur Pour pêcher, chanson qui parle du bonheur de fumer une cigarette en pêchant. Imprévisible, la chanson emprunte plusieurs directions pendant près de six minutes. Au lieu de tenter de contrôler à tout prix son flux créatif, Comeau propose une chanson à la forme totalement libre.

Plus hip-hop, la pièce-titre aborde, sur un fond électro jazzy, la place primordiale de l’artiste dans toute société qui se prétend prospère. Fidèle à ses racines, le multi-instrumentiste précise qu’il préfère manger « des homemade beans avec d’la mélasse » plutôt que de « marcher dans des fancy restaurants ».

Le chiac est particulièrement fascinant à décoder sur la suivante Y disont, fable sur l’apprentissage. Appuyée par la voix polyvalente de la choriste Lamie Moussa, la chanson met de l’avant une basse saisissante, qui lui donne un côté hip-hop plus évident.

Gone West évoque, quant à elle, la ruée vers l’ouest et, par la bande, la fierté néo-écossaise de l’artiste. Grâce à la guitare électro-funk de Jesse Belliveau, la pièce demeure la plus accrocheuse de l’album.

Poète intelligent

Plus lourde au niveau rythmique et sombre au niveau mélodique, Born Again Virgin dévoile un message paradoxalement lumineux, qui n’est pas sans rappeler celui d’Avec pas d’casque sur La journée qui s’en vient est flambant neuve.

Les allers-retours parfois fatigants qu’implique la vie sont ensuite évoqués sur Chemin à car, un hommage aux directions complexes, aux routes encombrées, aux chemins sinueux. En utilisant l’automobile comme métaphore du destin, Comeau offre une réflexion relevée.

Comme c’était le cas sur quelques chansons de ¾, la forme a raison du fond sur Ocean Mudder, une expérimentation moins concluante, partiellement gâchée par un Auto-Tune déphasé qui finit par devenir lassant. Reste que comme première fausse note, on a déjà vu pire.

En conclusion, la guitare blues de Pour tout l’argent du monde rappelle le dernier Leloup.

La prospérité selon Arthur Comeau

Pour le Néo-Écossais, la chanson est l’occasion ultime de rappeler son adage : la prospérité est, par-dessus tout, un sentiment de bien-être intérieur que rien ne peut remplacer, même pas l’argent.

Ainsi, avec Prospare, Arthur Comeau poursuit une évolution artistique remarquable. Habile musicien, l’artiste est également un poète intelligent qui fait évoluer son propos avec finesse et conviction.