Brown - Brown

Le projet n'a plus tellement besoin de présentation : Greg «Snail Kid» Beaudin-Kerr (Dead Obies) et David «Jam» Beaudin-Kerr (K6A, Jam & PDox) rencontrent leur père, Robin Kerr (Uprising), Jamaïcain d'origine, pour créer un hip-hop novateur teinté de reggae et de rocksteady.

On avait déjà vu la famille faire une apparition sur scène lors des Francofolies 2011 et entendu Jam sur la chanson Brown du disque Me & My DJ de VNCE (Dead Obies) en 2013. Pour quiconque y était un peu attentif, le projet avait ainsi déjà annoncé sa couleur.

Et chez Brown, la couleur est franche, la ligne directrice claire. Sur presque toutes les chansons, les rappeurs s'épanchent sur les questions d'identité, particulièrement la leur, mi-québécoise mi-jamaïcaine. Les frères Beaucin-Kerr se moquent de l'obsession du realness dans le hip hop, refusent la binarité noir – blanc, prêchent pour la tolérance : « Polarise et je suis out yo / Pas un plis sur ma brown peau » (Black White).

Distorsions langagières

Comme on pouvait s'y attendre, Jam et Snail Kid poursuivent les expérimentations langagières qui ont fait leur marque de commerce au sein de leurs projets respectifs. Anglais, français, joual et un soupçon de créole jamaïcain se fondent au gré des sonorités, les garçons insistant sur les consonnes et aspirant les voyelles, créant une sorte de dialecte aux contours précis mais au contenu mouvant. Avec en plus les accents toniques lancés aux rebuts, le débit parfois marathonien, les onomatopées qui se mélangent aux mots, les nombreuses répétitions et les phrases incomplètes, les textes de Brown deviennent des tableaux psychédéliques qui reposent sur l'atmosphère et l'interprétation plus que sur le texte.

Tout ça crée quelques moments franchement délicieux, comme le rap de Jam dans la chanson Complexe, sans compter que le contraste entre le flow frondeur de Snail Kid et celui plus smooth de Jam est parfois saisissant, très efficace. Robin, le père, est un naturel : sa voix grave et chaude avec son vibrato langoureux se prête très bien aux moments plus posés.

Une mine d'or cachée par la poussière

On sent que le projet n'a pas été pondu sur un coin de table : les détails au niveau de la production musicale sont immenses. Partout, des effets de coloration du timbre ou de déplacement spatial viennent ajouter une couche de sens aux chansons. Les musiciens ne se sont pas gênés pour mélanger les codes du dancehall et ceux du rap champ-gauche – l'autotune rencontre les ponts psychédéliques planants. En majorité composées par Jam sur une grande variété d'instruments, les pièces ont ensuite été passées dans le tordeur de Toast Dawg (arrangements) et Sébastien Blais-Montpetit (mixage). Il y a des hits évidents, et des refrains vraiment réussis, mais un peu trop de bruit.

Car ce premier disque sorti fin janvier a les défauts de ses qualités : hautement original dans sa facture sonore et la livraison des textes, clairement défini au niveau conceptuel, il s'engonce dans une direction qui finit par manquer d'air. Les arrière-plans des productions sont tellement chargés que les ambiances viennent parfois masquer le relief des rythmiques, et les structures en montagnes russes, sortes de patchworks de nombreuses idées instrumentales, coupent le rythme. Pareil pour les textes, qui à la longue auraient gagné à être plus développés, car derrière leurs affirmations on cherche à avoir plus de jus au niveau du processus réflexif.

Une chose est sûre, Brown est une proposition foncièrement originale qui prouve encore une fois que la scène hip hop québécoise est en grande forme. Avec leurs squelettes de textes bourrés de « genre » et de « nwiggas », Snail Kid et Jam célèbrent la tradition orale du hip hop (« Genre de feeling que jsuis more ouin genre de feel de fucké ça s'dit pas a'ec des mots mon nwigga » - Complexe) et invitent l'auditeur à approcher les pièces d'une façon complètement originale. Le mélange de ce côté très actuel avec celui beaucoup plus roots de Robin Kerr donne beaucoup de saveur au disque. Brown aurait gagné à avoir plus de punch et de relief, mais il supporte à merveille les réflexions soulevées par les textes.

Date de sortie : 22 janvier 2016.