Taktika – Résilient

Plus sincère que jamais, le duo hip-hop Taktika entame sa 20e année sur la scène hip-hop de Québec avec Résilient, un cinquième album « écrit avec le cœur » et « chanté avec les tripes ». Porté par une intensité brute et une trame musicale implacable dans son premier tiers, l’album se voit toutefois entaché par des chansons au propos futile et éparpillé par la suite.

Défricheurs du hip-hop de la rive-sud de Québec, T-Mo et B.I.C. se sont d’abord fait connaître dans leur patelin avant de prendre d’assaut la scène rap de la province en entier avec le maintenant classique Mon mic, mon forty, mon blunt, paru en 2001 et vendu à près de 10 000 exemplaires. Membres en règle du 83, avec leur comparse Ben (qui a quitté la formation en 2002), les rappeurs ont poursuivi leur duo en parallèle, récoltant notamment un succès radiophonique considérable avec Un été chez nous, paru sur leur deuxième album L’affaire Taktika en 2005.

Le duo a ensuite pris un virage plus engagé sur le plan des textes, abordant plusieurs thèmes qui, rapidement, lui ont permis de consolider son public. Ainsi, les albums Le cœur et la raison (2008) et À bout portant (2011), ainsi que la pièce coup de poing Désarmé jusqu’aux dents (2010) parue durant la semaine de la prévention du suicide, laissaient entrevoir le nouveau Taktika, plus mature et près des gens.

Près d’une demi-décennie plus tard, Résilient poursuit sur cette voie en évoquant, tout d’abord par son nom, la résistance face aux épreuves de la vie, autant celles collectives qui touchent une partie de la société que celles, plus intimes, qui ont contribué à forger l’identité des rappeurs.

Pour supporter leur propos, le producteur de Lévis Jonathan Tobin et le duo montréalais Delicate Beats priorisent un habillage musical souvent saisissant qui, malgré sa proposition parfois datée, emmêlée de piano-violon, s’avère percutant.

Résistance face à l’industrie

Ça commence fort avec le doublé Convocation Média et Notre version de l’histoire qui, sous forme de conférence de presse, relate les principales étapes de la vie de Taktika, notamment leurs débuts, marqués par la guerre de gangs entre le sud de Québec et Limoilou, leur controversé passage au Gala de l’ADISQ avec le 83 en 2001 et leur récent virage engagé.

« Jamais j’échangerais un seul de leurs trophées contre notre carrière, nos chansons et leur portée », clame T-Mo, comme pour montrer sa résistance face à l’industrie.

Plus diffuse dans son propos, la pièce-titre qui suit poursuit dans la même lignée du message général : ne pas se laisser abattre et poursuivre son chemin malgré les embûches. La composition organique et ardente sied plutôt bien au refrain accrocheur, l’un des mieux ficelés de l’album.

Même genre d’intensité musicale sur Quand l’espoir meurt, longue pièce qui décrit un nombre incroyable de fléaux sociaux, de la destruction de Port-au-Prince jusqu’à l’église catholique « qui protège les pédophiles » en passant par « l’Afrique qui crie famine » et « les droits de l’homme déchus au Tibet ».   Évidemment, aucun de ces sujets n’est abordé en profondeur : Taktika se contente de donner un aperçu global qui compense ses lacunes logiques évidentes par une livraison habitée et émotive.

Le drame se fait encore plus vif sur Un joyau parmi les ordures, qui traite de maltraitance juvénile, de violence parentale et d’agression sexuelle. T-Mo et B.I.C. se font tout aussi intègres et fougueux.

Une deuxième moitié pas toujours convaincante

Or, ça se gâte en milieu de course avec la production plus que datée de C’est le son et, surtout, le cypher tant attendu Dans ma ville 2015. Suite de la version originale parue 10 ans plus tôt, la chanson réunit une dizaine de rappeurs de la capitale qui, l’un après l’autre, livrent un couplet.

Si l’on se plaît à entendre sur une même chanson des rappeurs au style diamétralement opposé comme Eman, Richard Mangemarais (de Black Taboo) et Souldia, on ne peut que déplorer certains textes navrants et mal structurés. Dommage.

Taktika tente de renouer avec l’esprit intimiste du début de l’album, mais en vain. Récit touchant sur le cancer, La force de combattre est partiellement gâchée par un refrain sirupeux et pratiquement insupportable d’Élisabeth Blouin-Brathwaite.

Assez paradoxal d’entendre un refrain pop de la sorte de la part d’un groupe qui se vantait justement de ne jamais s’être plié aux standards de l’industrie…

Rien de beaucoup plus édifiant sur #Pesant, une chanson sans grande envergure qui échantillonne les Black Keys. Évidemment, la direction rap blues de la pièce jure avec le reste de l’album, beaucoup plus sombre dans sa direction musicale. Bref, une chanson qui aurait dû faire office de b-side.

Même chose pour la suivante On fabrique des bombes, un hommage à la chanson de Pagliaro malheureusement compromis par les couplets d’Onze et Canox, qui n’arrivent pas à la cheville de la pertinence de leurs deux anciens comparses du 83.

On reprend du mieux à la toute fin avec Mes chums Pt. II, une déclaration d’amitié authentique et profonde. En parlant de sa « descente aux enfers », B.I.C. offre un couplet frappant, presque renversant.   Dans des cas de la sorte, on comprend pourquoi Taktika est, encore et toujours, l’un des groupes les plus influents de l’histoire du hip-hop de la capitale. Résilient en est une preuve de plus.

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